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«The State», l'Etat islamique raconté de l'intérieur dans une série TV

Canal+ montre la nouvelle mini-série de Peter Kosminsky, qui suit le parcours de quatre Anglais partis à Raqqa pour faire le djihad. Le feuilleton a provoqué une vive polémique en Grande-Bretagne

Vouloir raconter, est-ce adhérer? Ce vieux débat à propos de la fiction aux prises avec l’actualité la plus délicate a ressurgi à la fin de cet été en Grande-Bretagne. Channel 4 a alors montré The State, la mini-série de Peter Kosminsky, que Canal+ propose ces temps. Le scénariste et réalisateur, habitué des thèmes de guerre, y aborde l’enrôlement de jeunes Anglais dans l’organisation Etat islamique.

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Les quatre épisodes content le parcours de quatre personnages, présentés en parallèle. Notamment, Jalal (Sam Otto), un jeune Londonien qui suit les traces de son frère, mort en martyr – pense-t-il. Ou Shakira (Ony Uhiara), qui rejoint les rangs des combattants en pensant pouvoir exercer ses talents de médecin. Ou encore, Ushna (Shavani Cameron), mue par un idéalisme qui sera mis à l’épreuve.

A Raqqa, jour après jour

L’auteur ne s’allonge guère sur le trajet. Tous passent la frontière turco-syrienne sans grandes difficultés. Le propos repose sur ce qui se passe ensuite, pour tous ces jeunes partis faire le djihad. A peine arrivés à Raqqa, les femmes sont enfermées dans la maison des femmes, les hommes, incorporés dans la formation militaire, et l’enfant de Shakira, vite enrôlé dans une école où les enfants jouent au foot avec une tête d’infidèle.

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La narration joue des désillusions successives. Shakira est contrainte de dépendre des hommes pour exercer à l’hôpital, Jalal se trouve poussé dans un cursus toujours plus sordide – par exemple, quand il est confronté à l’achat d’esclaves. Ushna, elle, s’attache à son mari imposé, qui part au combat. Et là-bas, la vie est courte.

Le savoir-faire de Peter Kosminsky

Peter Kosminsky s’était fait connaître en 1999 avec le téléfilm Warriors, à propos de la guerre en Bosnie. En 2011, il a livré une mini-série sur le conflit israélo-palestinien, Le Serment. Sa réputation de fiabilité, son souci de se documenter au mieux avant de mettre en route The State, notamment auprès de combattants revenus, n’a pas empêché une violente polémique en Grande-Bretagne, avivée par le fait que les épisodes ont été dévoilés au moment des attentats de Barcelone.

Certains ont accusé Peter Kosminsky de glorifier l’EI, d’en proposer une vision glamour. Tout en nuances, le Daily Mail a fait de The State l’équivalent d’un «film d’embrigadement nazi des années 1930». L’auteur a répliqué en mettant en avant la nécessité d’avoir «un peu de compassion» pour raconter de tels destins.

L'auteur se piège-t-il lui-même?

Sans doute, mais c’est aussi de cette manière que Peter Kosminsky se piège lui-même sur certains points. Tenant à lier sentimentalement ses deux héroïnes à leurs époux éphémères, il donne l’impression de chercher un pathos supplémentaire et inutile – après tout, si ces brutes sanguinaires veulent aller se faire massacrer au front, c’est leur problème. La nécessaire empathie envers les personnages finit par se retourner contre le projet.

Il reste néanmoins une mini-série puissante et documentée, qui aborde un aspect peu traité de la guerre sainte façon EI: l’ordinaire des cités conquises par les terroristes, et leur fonctionnement interne. The State se révèle brillante lorsqu’elle pointe l’impossible statut de ceux qui veulent revenir. Une fiction TV qui apporte une voix dans le maelström de l’actualité.

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