Genre: Rock
Qui ? The Walkmen
Titre: Heaven
Chez qui ? (Bella Union/Irascible)

Douze ans sur la route, six albums sur leurs épaules et un constat toujours difficile à infirmer: The Walkman marche droit, sur une ligne musicale stupéfiante de clarté et de simplicité, qu’on ne peut confondre avec aucune autre. La petite épopée a du mérite. Un jour, lorsque les cinq New-Yorkais auront décidé de raccrocher les instruments et d’éteindre le dernier ampli, les connaisseurs leur accorderont sans doute l’honorable vertu de la cohérence. Ce qui est une consolation pour bouches amères, pourrait-on dire. Car, sur le versant strictement comptable, il est désormais certain que la bande d’Hamilton Leithauser ne connaîtra jamais l’éclosion que laissaient présager ses premiers pas.

Il y a eu, dans son parcours, le temps des illusions, celui qui a laissé croire qu’à l’aube des années 2000, lorsque le rock à guitare américain était traversé par un nouveau sursaut (The Strokes, Black Rebel Motorcycle Club…), The Walkmen aurait pu se découper une place de choix, forcément au soleil.

L’envol qu’ont connu d’autres contemporains de calibre similaire (The National surtout) ne s’est jamais produit, ce malgré une discographie qui force le respect et qui compte entre ses lignes un chef-d’œuvre dont on peine, quatre ans après sa parution, à lui trouver des rides (You & Me). Heaven et ses treize chansons confirmeront sans doute l’ingrate position qu’occupe le groupe sur l’échiquier de la scène indépendante. Au premier abord, l’album a ceci d’étrange qu’il coule de bout en bout avec une linéarité douteuse, sans laisser de traces mémorables. On retrouve ici et là les canevas qui ont marqué le chemin du groupe: une voix frôlant souvent le point de rupture, des guitares acidulées et des rythmiques aux fioritures quasi inexistantes («Love is Luck», ­ «Nightingales»). Au milieu de balises bien connues, l’écoute répétée dévoile pourtant des tournants discrets mais cruciaux.

Il faudrait évoquer tout d’abord la production feutrée et arrondie de Phil Ek (déjà actif avec The Shins). Son intervention enlève certes des arguments à l’urgence qui a toujours animé le groupe (dans les conventionnels «Heaven» et «Song for Leigh»), mais elle fait des miracles prodigieux ailleurs. Dans l’inaugural «We Can’t Be Beat», par exemple. Une ballade pastorale étonnante, qui s’ouvre lentement et se révèle enfin avec les harmonies d’un invité inattendu, Robin Pecknold, des Fleet Foxes. Il faudrait aussi citer les nombreuses respirations profondes de l’album, ces passages aux colorations nocturnes si chargés de mystère (l’instrumental «Jerry Jr.’s Tune» et le renversant «Southern Heart»). Il faudrait enfin rappeler l’éternel classicisme qui régit tout le discours des Walkmen, et qui fait merveille dans le morceau phare de l’album, «Heartbreaker».

La révolution que consent The Walkmen tient donc dans une poche. Elle est faite de détails et d’ajustements, de petites trouvailles d’artisans et d’humble labeur. Le groupe garde intacte son esthétique et s’affranchit un peu plus de son temps et des flux musicaux qui le régissent. Sa cohérence est là, précisément.