Le détroit de Béring, qui sépare la Sibérie orientale de l’Alaska, mesure quelque 80 kilomètres de large. Une paille pour les pauvres chasseurs de baleines nés du mauvais côté, la Russie, alors qu’en face tout n’est que luxe, calme et Coca-Cola.

Leshka vit dans un pauvre village isolé, glacial en hiver, boueux en été. Internet a ouvert une lucarne dans sa grisaille: les shows érotiques dispensés par des filles blondes, roses et savonnées. Tombé amoureux fou d’une cam-girl, il se met en tête d’aller l’épouser à Detroit…

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L’intrusion d’une illusion amoureuse amène une douce dissonance dans l’âpre, la sombre réalité sibérienne, où l’électricité est aléatoire, où le sang des baleines harponnées, fusillées, rougit la mer, où leurs viscères se répandent en masses rosâtres que les flots roulent. Fou de désir, Leshka, 15 ans, se saoule la gueule, se bagarre avec son meilleur ami avant de filer vers la terre promise.

Poissons crevés

Surprise: l’Alaska ressemble furieusement à la grève qu’il a quittée. Le whaler boy pensait que Detroit, c’était la première à droite, un quart d’heure à pied. Or, il erre dans une toundra hostile, où coulent des ruisseaux non potables, jonchés de poissons crevés. Etant entré dans un cimetière de baleines, des ombres viennent à sa rencontre. Le chant des mammifères marins l’accompagne sous des architraves osseuses. Un crâne planté verticalement dans le sol évoque un masque de rituel chamanique.

Le brusque changement de tonalité de The Whaler Boy, passant du réalisme à une forme d’onirisme mystique, ressemble à un aveu d’impuissance. Le réalisateur, Philipp Yuryev, qui signe son premier long métrage, semble ne pas savoir comment terminer son film. A signaler sur la bande-son une chanson de Julee Cruise, transfuge inattendue du cinéma de David Lynch.

The Whaler Boy, de Philipp Yuryev (Russie, Pologne, Belgique, 2021), avec Vladimir Onokhov, Kristina Asmus, 1h33.