Fiction TV

«The X-Files», série matrice

23 ans après sa création, la fiction à base d’extraterrestres 
revient ce dimanche aux Etats-Unis pour six épisodes. 
Elle a marqué la culture populaire

Il y aura même un crash de soucoupe volante. On verra des manœuvres géopolitiques, de grandes protestations sociales, une explosion atomique. On retrouvera l’homme à la cigarette, aussi, alors qu’il avait brûlé lors de la fin de la première époque. Mulder retrouvera son bureau poussiéreux, et commencera par piétiner le poster mythique, «I Want to Believe». Et il y aura une bonne dose de complots, jusqu’à la présence d’un personnage qui remet en cause les attaques du 11-Septembre 2001, ce qui a provoqué une petite polémique aux Etats-Unis.

The X-Files revient, avec les extraterrestres.

La série a été créée en 1993 par Chris Carter, s’est achevée en 2002, et a connu un bref sursaut en 2008 avec un long métrage pourtant conclusif. Elle réapparaît ce dimanche à la télé américaine, sous la forme d’une mini-saison, la dixième, en six épisodes. Elle est porté par le tandem historique, Gillian Anderson et David Duchovny, avec une bonne part de l’équipe d’alors.

Entre les images déjà diffusées et les propos de Chris Carter, qui était au Festival du film fantastique de Neuchâtel (NIFFF) en juillet dernier, on connaît déjà quelques éléments du retour: l’impressionnante chute d’OVNI, donc, mais aussi le fait que les six chapitres se termineront par un coup de théâtre, un cliffhanger – ouvrant la possibilité d’une 11e saison… La structure de la mini-série est aussi dévoilée, deux épisodes liés à sa mythologie encadrant quatre histoires indépendantes, qui apportent un nouveau lot de monstres chaque semaine.

Les épisodes les plus appréciés étaient les plus effrayants et les plus amusants, ainsi que quelques-uns qui évoquaient la mythologie. Nous avons essayé de mélanger ces ingrédients.

Tout indique que les auteurs ont pris quelques grands traits de la série, et pour mieux marquer cette réapparition, ont cherché à les maximiser. Chris Carter a expliqué la démarche: «Les épisodes les plus appréciés étaient les plus effrayants et les plus amusants, ainsi que quelques-uns qui évoquaient la mythologie. Nous avons essayé de mélanger ces ingrédients.» Les critiques américains qui ont pu voir le premier épisode se sont montrés réticents, voire cinglants. Le Hollywood Reporter juge que ces nouveaux épisodes «ne trahissent pas» l’originale, mais que l’ensemble «n’est pas très bon», et «fastidieux».

Vingt-trois  ans de complots

Même s’il devait y avoir déception en 2016, elle n’éclipsera pas le considérable héritage de The X-Files. La série a façonné des pans de culture populaire, dans sa manière de renouveler l’imagerie des aliens – les «petits-gris» à grosse tête –, par son talent à bâtir une collection complète d’histoires de science-fiction pour la TV en les structurant autour de la fameuse mythologie, et grâce à son exploitation d’un fonds de paranoïa de masse. Outre le glamour frustré, et frustrant, du faux couple Scully-Mulder, la série reste célèbre pour son versant conspirationniste.

En 2005, dans sa première somme sur le sujet, La Foire aux illuminés, Pierre-André Taguieff mentionne The X-Files comme un jalon dans la popularisation des théories du complot. A ce sujet, la série achevée en 2002 a déchaîné les passions: arnaque racoleuse, fiction hypocrite se nourrissant de l’establishment qu’elle prétend dénoncer pour les uns, feuilleton visionnaire pour les autres.

L’habileté de Chris Carter et ses auteurs s’est révélée presque machiavélique. The X-Files a pu être vue comme l’une de ces entreprises purement fictives qui ont forcé le gouvernement de la première puissance du monde à faire preuve d’un peu plus de transparence. Ou alors, elle peut être décrite comme le terreau de délires libertariens qui pourrissent, par exemple, la campagne des primaires républicaines aux Etats-Unis, à commencer par les fulgurances de Donald Trump.

La conjuration devenue universelle

Questionné par Le Temps à Neuchâtel, s’agissant de la dimension politique du feuilleton, Chris Carter, homme à la fois chaleureux et distant, répond avec une prudence rodée: «C’est une grande question… Le génie du concept de The X-Files est qu’il englobe les deux opposés, un certain conservatisme comme une quête révolutionnaire…» Insistons. Pense-t-il, lui, que son gouvernement cache des choses à propos des extraterrestres? «Ils nous ont dit beaucoup de choses, et en même temps, ils excellent à garder les secrets… En ce qui me concerne, je suis un sceptique, comme Scully, mais je veux croire, comme Mulder.» Le conteur ne prend pas de risques.

Plus les temps sont difficiles, plus l’écriture de fictions sur l’époque est passionnante.

Il insiste sur le fait que nous vivons désormais dans le monde d’Edward Snowden, que les populations occidentales ont accordé de larges pouvoirs à leurs gouvernements, que l’univers de The X-Files est plus pertinent que jamais… Et il glisse: «Plus les temps sont difficiles, plus l’écriture de fictions sur l’époque est passionnante.»

Soit. On peut aussi postuler que dans le monde de 2016, la vision conspirationniste est presque devenue la règle. Faillite des institutions, méfiance érigée en style de vie, médias classiques mis à bas: chacun doit désormais fournir le fardeau de la preuve de non-complot. Dès lors, il y a un défi créatif dans cette nouvelle mini-saison, outre les promesses de profits juteux pour les équipes, pour Fox et tous les diffuseurs – la RTS l’a acquise, et en France, ce sera à nouveau M6.

M6. Par le petit bout de la lorgnette hexagonale, cette seule chaîne illustre à quel point The X-Files a chamboulé le paysage de la fiction TV. Celle qui était la petite chaîne qui monte a gagné les faveurs des téléspectateurs dès 1995, en instaurant sa «trilogie du samedi», selon un modèle américain, qui comportait deux épisodes des enquêtes de Scully et Mulder. Les petits extraterrestres à grosse tête se sont faits bulldozers, ouvrant le boulevard d’un nouveau déferlement de fiction américaine. De qualité croissante, avec des moyens toujours plus copieux.

Le feuilleton qui a repoussé les limites

Davantage que sa contemporaine Twin Peaks, la série de Chris Carter a repoussé les limites du genre, aussi sur le plan industriel. La facture de 2 millions de dollars pour le pilote a battu tous les records d’alors. Une petite décennie plus tard, en 2004, Lost a fait bondir le curseur à 10 millions pour une double introduction sur l’île. Chris Carter raconte à quel point il tenait à concevoir ses épisodes de 42 minutes comme des longs métrages. Dans leurs scénarios – durant les premières saisons, on a reproché à la série de faire des petites copies de films d’épouvante – aussi bien que par leur production. Et il y est parvenu, grâce au triomphe de la série dès la deuxième saison.

C’est The X-Files qui a rendu possibles les flamboyantes années suivantes, jusqu’à maintenant, des Soprano à The Leftovers ou Better Call Saul – créée, comme Breaking Bad, par Vince Gilligan, l’un des nombreux anciens de la troupe des chasseurs d’aliens qui ont essaimé dans l’industrie des séries. Ce poids populaire, cette paternité multiple, accroît l’enjeu du retour. Par-dessus le poster, «I Want to Believe».


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