Antigel

The Young Gods, musique polythéiste pour mélomanes aventureux 

Le trio romand est l’invité du festival Antigel ce jeudi soir. L’occasion de revenir, avec Franz Treichler et Cesare Pizzi, sur trois décennies de plasticité musicale et d’aventures sonores

Les paradoxes, quand on y réfléchit un peu, ont une fâcheuse tendance à n’être qu’apparents, alors qu’on les souhaiterait éternellement enfermés dans l’étrangeté de leurs contradictions internes. Mais il suffit d’y penser un peu plus longtemps pour que la bizarrerie s’éclaire: un énoncé paradoxal n’est pas illogique, il est simplement contraire aux idées reçues. Essayons par exemple avec le paradoxe d’Olbers, qu’on peut résumer ainsi: «Comment la nuit peut-elle être noire, alors que le ciel contient une infinité d’étoiles?» Mmmh, c’est pas faux, ça… Réponse de la cosmologie moderne: «La voûte nocturne est sombre parce que la lumière de la majorité des étoiles n’a pas eu le temps de parvenir jusqu’à nos yeux.»

D’un cosmos à l’autre

Redescendons du cosmos éternel à l’étage des dieux – celui des Young Gods, plus précisément. On trouvera là aussi un apparent paradoxe: depuis sa fondation en 1985, la bande à Franz Treichler n’a cessé de produire une musique à la fois inclassable, et immédiatement reconnaissable malgré sa variabilité. De fait, les morceaux des premiers albums – de The Young Gods (1987) à The Young Gods Play Kurt Weill (1991) – naviguaient entre noirceur industrielle, expressionnisme de cabaret et rage quasi punk; TV Sky (1992) s’adonnait à un rock motorisé; Only Heaven (1995) levait le pied vers des stases presque ambient; la suite de la discographie – jusqu’à Everybody Knows (2010) – remodèlera constamment ces atavismes multiples. Et tout cela sonne pourtant invariablement «comme du Young Gods».

C’est bien entendu tributaire de la voix de Franz Treichler, mais c’est aussi dû à la structure en boucles qui caractérise leurs compositions, ce tournoiement qui plaisait tant à David Bowie – à témoin cet aveu de 1995: «Les Young Gods ont eu l’idée extraordinaire de prendre un riff de guitare, de l’échantillonner, de le mettre en boucles, et de le présenter comme un motif suffisamment cohérent pour structurer tout un morceau de musique.»

La musique des Young Gods n’est donc pas à proprement parler protéiforme. On pourra la voir davantage comme un carrefour à branches multiples par lequel passent des genres divers. C’est peut-être cela qui explique la si grande plasticité de ce groupe – qui se jauge en premier lieu aux affiches qu’il partage: on a par le passé pu voir les Young Gods le même soir que Fred Frith ou Henry Rollins, ou sur la même scène que Psychic TV ou Neurosis; et on les retrouvera ce jeudi, dans le cadre du festival Antigel, dans une soirée clairement estampillée metal (avec, entre autres, la légende genevoise Nostromo); en avril, ce sera à Bologne, en compagnie des rockers épiques de New Model Army; en mai, ce sera en Allemagne, cette fois-ci avec les gothiques de Fields of the Nephilim.

Cousinages

Les connexions d’affiche sont cependant loin de tout dire. Car ce qui illustre peut-être le mieux la multivalence des Young Gods, c’est leur capacité à entrer dans un dialogue créatif avec des (plus ou moins) semblables. Ces collaborations égrènent une carrière: elles ont pu se faire avec le Lausanne Sinfonietta, avec le hip-hop cuirassé de Dälek, avec l’anthropologue Jeremy Narby, avec les Brésiliens de Nação Zumbi (qui eux-mêmes mêlent déjà les musiques du Pernambouc au rock, au funk et au rap), avec le trio d’improvisation Koch/Schütz/Studer, avec Erika Stucky, avec le quatuor à cordes Barbouze de chez Fior ou encore, pour celles qui ont été menées par Treichler seul, avec le chorégraphe Gilles Jobin ou avec le trompettiste Erik Truffaz. Et non seulement ces échanges sont réussis, mais ils permettent en plus de saisir la fluence qui caractérise la musique des Young Gods: elle accueille les expressions et les modes les plus divers, et invite l’autre à reconnaître des contours communs plutôt qu’elle ne le force à s’adapter.

Agrippés à une série d’espressos dans un café genevois non loin de la place Cornavin, on discute de ce paradoxe d’une identité à la fois forte et labile avec Franz Treichler et Cesare Pizzi – qui a repris le clavier après le départ d’Al Comet. Le groupe prépare, pour cet automne, un nouvel album – «Des morceaux plus atmosphériques, plus longs et plus lents que d’habitude», promet Treichler, qui indique aussi que ce disque est une évolution des jams qu’ils ont faites sous le nom de The TPT Experience durant le Cully Jazz de 2015. Une branche de plus au carrefour, dont Treichler explique la possibilité de l’existence de la manière suivante: «C’est une tendance du XXe siècle de compartimenter la musique. On n’y échappe pas, parce que ça aide à la compréhension; mais à la base, la musique reste une forme d’art unique, un langage unique.» Et un langage au sens le plus strict du terme, à en croire les souvenirs que Pizzi a ramenés du Brésil lors de la collaboration avec Nação Zumbi: «Ici, on peut parler de la musique, l’intellectualiser entre artistes. Là-bas, c’était simplement «joue», et on ne communiquait pas autrement.»

Libre circulation

Les Young Gods n’abattent pas de frontières, ils aident à se rendre compte qu’elles n’existent pas – c’est même, quelque part, le mythe originel du groupe. Treichler: «Je viens du rock, mais j’ai une formation classique, et j’ai toujours été frustré du fait que mes collègues du Conservatoire ne comprenaient même pas le blues, et que les potes avec qui j’écoutais du punk ne pouvaient pas imaginer que Stravinsky lui aussi renversait les habitudes.» C’est aiguillonnée, de manière plus ou moins consciente, par cette frustration que la musique des Young Gods est née telle qu’elle est: «On a tout de suite proposé, d’un titre à l’autre, des univers différents: ça pouvait donner du rock, du cabaret, de l’indus, du classique, explique Treichler. Il fallait puiser à cette source qu’est LA musique, et faire quelque chose de neuf en montrant qu’on pouvait, par exemple, faire du rock avec des violons ou de l’accordéon.» Révéler ces passages entre les genres, les recontextualiser, c’est faire une œuvre typiquement postmoderne. C’est aussi tabler sur un effet de surprise, redoublé par le choix technologique fait dès le départ par les Young Gods: l’usage du sampler. Treichler, encore: «Un guitariste sur scène, tu sais à peu près quel son il va faire; un type au sampler, non – tu entends, mais tu ne vois rien. Et c’est bien par cet effet de surprise que l’état de réceptivité du public peut être augmenté.»

En dissociant le geste du musicien du son qu’il produit, en juxtaposant les héritages et en accueillant ceux des autres, les Young Gods jouent depuis plus de trois décennies à créer des hybrides. Pour – et c’est peut-être là le vrai paradoxe – nous faire comprendre que rien, au final, ne sépare les parties dont on les croit constitués.


The Young Gods. Dans le cadre d’Antigel. Précédé de: Nostromo, et Prométhée. Jeudi 15 février, à 19h. Salle du Lignon, Vernier.

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