Elle ne dit pas souvent «je». Normal, La Gale, née Karine Guignard, pense et vit en bande. Son rap vit de sa plume mais surtout de l’énergie de la troupe qu’elle convie à son art. Elle a une jolie façon de voir grand. Une envie d’user jusqu’à la corde ce verbe haut qu’elle martèle dans ses textes, de le faire voyager, de le crier toujours un peu plus loin tant qu’on voudra l’entendre.

Récemment, c’est la surprise. Avec son deuxième album paru en septembre dernier, intitulé «Salem City Rockers», clin d’oeil aux Clash et aux sorcières du Massachusetts, elle fait une dizaine de dates, et le public parisien, qu’elle va tester aux côtés de Vîrus et Droogz Brigade, répond présent. Avec même une certaine ferveur. «Les parisiens étaient tous au rencard, à des moments les gens savaient mieux les paroles que nous! On s’entendait même plus chanter, c’était le chaos, ça partait même en pogo.» Se disant encore étonnée, Karine l’avait tout de même bien cherché. Avec ce deuxième disque sacrément bien fichu, où les textes, existentiels, claquent et disent sans pareil l’urgence, il fallait s’y attendre. Les adeptes d’un rap qu’on est en droit de dire littéraire, débarrassé du côté clinquant et déconnecté des réalités que produisent ses confrères, ne s’y sont pas trompés. La «fanbase» se crée qui grandit pas à pas. Minimaliste de la toile, pas hyper réseautée, Karine a su convaincre son public par l’oreille. Les gens qui peuplent ses concerts arrivent d’ailleurs de partout. Ils ne viennent pas chercher un genre. Ils veulent la qualité. «Mon rap n’appelle pas à s’enfermer dans un carcan.» Il n’y a d’ailleurs qu’à voir la faune de ses salles: «Il y a de tout, des punks, des gens en noir… Mais pas de patron de boîtes ou de banquiers.»

D’abord membre de groupes punk-rocks, où elle grattait un peu sa guitare et prenait parfois le micro, elle a viré rap il y a une dizaine d’années sans tourner le dos aux styles qui l’ont construite. Cette circulation des genres devrait d’ailleurs être à l’honneur de la carte blanche que lui a proposé le Théâtre 2.21, à Lausanne, une salle qu’elle connaît bien pour y bosser un peu comme «technarde». Dès jeudi, et pour trois dates, elle y jouera, toujours avec ses associés, un spectacle qu’elle mûrit depuis un moment. «Je me suis dit que j’allais faire là ce que j’avais toujours eu envie de faire.»

The Drunken Orchestra, formation éphémère, proposera donc un genre de récital marqué par la culture populaire. Davantage imbibée de sens que d’alcool – «dans les appellations, on joue sur les clichés mais on essaie d’être au-dessus de ça» – la bande de La Gale, composée de professionnels, de dilettantes ou de musiciens issus de la scène underground, entonnera, mieux que des chansons à boire, les hymnes connus, et moins connus, qu’on entend le soir au fond des bars. «Ça va ressembler à une vie de pub avec un groupe qui joue.» Un tableau vivant où le spectateur participe à l’ambiance d’un soir ordinaire dans un rade de ville ou de port. «On n’est pas loin de celui d’Ouchy, mais ça donnera plus sur l’Atlantique», avertit-elle. «Avec de la chanson ouvrière et prolétaire. Le fil rouge, c’est l’histoire des clients, des tenanciers, des verres qui s’entrechoquent. Des tranches de vie, des drames locaux. Et ce pilier de bar, assis au fond, qui répète toujours la même chanson…»

Le nom d’un titre? Sans l’accord de la bande, Karine ne lâche rien. Pas plus qu’elle ne dit si elle caresse de nouveaux projets de cinéma, elle qui était allée à Cannes en 2012 avec Nicolas Wadimoff pour le film «Opération Libertad», et avait tourné dans un téléfilm sur le rap pour Canal +. Une seule certitude: on reverra La Gale. Avec le scénario des autres ou ses textes à elle. Et c’est bien là l’essentiel.

Carte blanche à La Gale, Théâtre 2.21, Lausanne, du jeudi 14 au samedi 16 avril, 21h. www.theatre221.ch