Deutsch macht Spass. Oui, vous avez bien lu. Alors que la grande majorité des élèves romands pensent le contraire, Frédéric Gigon et sa fière équipe de gymnasiens lausannois parviennent à associer la langue de Goethe au plaisir et même au rire. Comment? En créant depuis dix ans des pièces de théâtre écrites et interprétées par les adolescents. Et ça marche. Depuis lundi soir, «Fitness Exzess», septième pochade de DIS44, pour Deutsch in Sévelin 44, affiche complet. «On a même dû refuser huit classes», précise Frédéric Gigon, le très dynamique leader de cette aventure qui rend l’allemand hilarant.

Prononciation parfaite

Dans le hall de la Maison de quartier de Chailly où se retrouve la troupe pour une des dernières répétitions, Denise Delay, formatrice d’adultes, est catégorique. Lorsqu’on apprend un texte par coeur, que ce soit du théâtre ou de la chanson, la langue entre beaucoup mieux qu’à travers la méthode grammaticale. On l'a vérifié. Après une après-midi passée à suivre cette satire vitaminée des fitness des années 80, l’allemand semble déjà une langue de proximité. Non seulement les ados parlent avec aisance, mais en plus leur prononciation est excellente. «ça c’est mon rayon», sourit la formatrice aujourd’hui à la retraite. «Frédéric Gigon est très soucieux de cet aspect, c’est un peu la carte de visite de DIS44, du coup, il m’a demandé de faire travailler les gymnasiens individuellement pour atteindre cette qualité et cette fluidité.»

Bon pour la motivation

Ecrire et jouer en allemand renforce aussi la motivation. Pas du luxe, quand on sait à quel point cette branche n’est pas le rendez-vous préféré des écoliers romands. La quarantaine sportive, Frédéric Gigon a lui-même été un élève très moyen, car, raconte-t-il, vu son profil de footballeur remuant, les profs n’ont pas cessé de lui dire que ce serait trop dur pour lui… «C’est quand même extraordinaire que l’école soit le seul lieu où un enfant n’arrive pas à apprendre une langue étrangère!», s’offusque Denise Delay. De fait, un enfant est naturellement disposé à capter, imprimer d’autres parlers. En cas de déménagement dans un pays étranger, les juniors sont les premiers, bien avant les adultes, à se débrouiller avec la langue locale. Or, l’école ne profite pas de cette malléabilité. Trop attachée aux règles grammaticales, elle bloque l’apprentissage spontané, la joie de simplement communiquer. Avec les dialogues de ce fitness endiablé et les chansons qui parsèment le spectacle, tout cela est oublié. Comme le texte est écrit et appris, les comédiens jouent à fond la situation et, très vite, la langue n’est plus un sujet.

Mieux vaut parler avec des erreurs que se taire

«Cette pratique décomplexée, je l’applique dans mon groupe de théâtre dès les premières répétitions», explique Frédéric Gigon. «Très vite, pour les exercices ou pour les impros, je demande aux élèves de parler allemand, rien qu’allemand, même s’ils font des fautes. Je préfère un élève qui parle avec des couacs qu’un élève qui se tait par peur de l’erreur.» Cette attitude paraît logique et, pourtant, elle est encore révolutionnaire. «Même les gros mots, je les veux en allemand», rigole le prof, décidément très décontracté. Son enthousiasme plaît. Depuis «Das (nicht so) schwierige Leben eines Gymnasiasten» en 2007, mélange de sketches des gymnasiens sur leur réalité scolaire et d’extraits des Monty Python, le DIS44 a signé six créations, toutes composées par un(e) ou plusieurs élèves en guise de travail de maturité. «On a parlé des séjours scolaires à l’étranger, des soucis d’un groupe de musique stressé par le manager, de la FKK, la Freie Körper Kultur, ce rapport libéré au corps que pratiquent les Germaniques ou encore des joies de la ferme. On vise chaque fois la dérision et des personnages bien typés», détaille le metteur en scène, spécialement fier d’Arianne Urfer, une de ses recrues devenue prof d’allemand depuis.

Fitness des années 80

Cette fois, les drôles nous emmènent dans un fitness des années 80 et là aussi, c’est gratiné. Entre le loser qui se rêve irrésistible, les midinettes fluo qui adorent se détester et les dealers qui se font la guerre, la galerie de personnages fonctionne à plein régime. Les chansons en allemand ont toujours joué un grand rôle dans les créations du DIS44, d’où l’orchestre live emmené par Denis Corboz. Et, là aussi, avec des tubes de Nena ou de Flashdance, les chanteuses et leur bande de musiciens électrifient les travées. On demande à Clémence, 16 ans et co-autrice de la pièce avec Benjamin et Tanguy, comment est venue cette idée de satire au pays de Véronique et Davina. «C’est M. Gigon qui a proposé le contexte. Ensuite, on a regardé des vidéos de fitness pour trouver des figures cliché, on a beaucoup parlé et un de nous a imaginé l’histoire abracadabrante du deal de drogue.»

Clémence, co-autrice heureuse

Mais pourquoi Clémence, qui n’est pas bilingue, a choisi cette option de pièce de théâtre pour son TM en allemand? «Parce que j’aime bien l’idée d’un spectacle comique. D’ailleurs, on a eu plus de difficultés à imaginer de bons rebondissements que de les écrire en allemand.» La jeune fille qui a passé trois mois à Thoune pour améliorer sa pratique, adore le résultat final. Elle a un faible pour le personnage russe, dealer à la petite semaine qui ne boit que de la vodka. «Je suis super contente de ce que ça donne sur scène. Les costumes ultra vintage, les chansons, les chorégraphies… c’est dingue de voir son propre texte qui prend vie!»

Daniel, comédien à succès

Daniel, 20 ans, n’est pas étranger à ce succès. Dans «Fitness Exzess», l'étudiant incarne Maxi, le pas gâté qui se prend veste sur veste auprès des filles. Il est excellent. Avec le DIS44, il a déjà joué dans «Freie Körper Kultur», en 2013 et a participé à l’écriture de «Hopp Schlappy!» qui racontait l’histoire de paysans endettés. Est-ce que son niveau d’allemand a progressé en jouant des textes allemands? «C’est clair que je maîtrise mieux l’humour et les expressions populaires. Mais surtout, j’ai fait d’énormes progrès de prononciation.» Plus généralement, Daniel explique que le théâtre l’a ouvert et lui a appris à gérer sa présence et ses émotions. C’est lui qui a trouvé la tenue plutôt énorme de Maxi: serre-tête rouge, short et t-shirt brun informe, inévitables chaussettes dans les sandales… «Maxi, c’est le gros loser, mais, en même temps, c’est lui qui gagne à la fin. Un peu comme avec l’allemand. C’est un peu la lose, mais, à la fin, quand on sait le parler, on est gagnant!»


Fitness exzess, 28 et 30, 31 mars, Maison de quartier de Chailly, Lausanne, www.gymnasedubugnon.ch,