Scène

Le théâtre dans son assiette

Pour la deuxième saison, sept salles de Suisse romande associent plaisirs du lunch et de la scène. Au menu, ces jours, Martine Corbat dans «Inventaires», un plat doux-amer

Le théâtre dans son assiette

Pour la deuxième saison, sept salles de Suisse romande associent plaisirs du lunch et de la scène. Au menu, ces jours, Martine Corbat dans «Inventaires», un plat doux-amer

Un couple en tête-à-tête, qui tient à son intimité. Une poignée de copines qui portent leur soixantaine avec fierté. Une famille, le père, la mère et la jeune fille. Une bande de collègues, six personnes à table. Des professionnels, concentrés. Et du public, de tous les âges, de tous les horizons, ravi de satisfaire son palais en même temps que son imaginaire et sa sensibilité. Midi, théâtre!, opération romande qui réunit sept salles et entame sa deuxième saison, a la bonne idée de rassembler les plaisirs du lunch et de la scène. Dépaysement de mi-journée qui fait tourner la tête. Et chavirer les cœurs dans le cas d’ Inventaires , menu imaginé par la comédienne Martine Corbat sur une partition de Philippe Minyana et servi mercredi dernier, au Théâtre du Grütli, à Genève. Le solo a ensuite pris la pause de midi, jeudi, à Yverdon, hier à Vevey. La semaine prochaine, on peut le savourer à Delémont, Bienne, Villars-sur-Glâne et Sion.

C’est l’histoire d’Angèle Rougeot. Le parcours doux-amer d’une ouvrière. Sa fuite de Paris en 1940, son émoi dans la luzerne avec un soldat qu’elle croit être Georges Guétary, sa mère plus que sévère, son mari, Abel, qu’elle aime un peu, son amant, Marcel, qu’elle aime beaucoup. «Avec Marcel, ajusteur-tourneur aux belles mains, j’ai eu du plaisir», dit Angèle sans rougir. Elle ne rougit pas, Martine Corbat, car son interprétation de cette fille d’en bas est tout sauf fleur bleue. Pour réaliser ce solo dans le cadre de Midi, théâtre!, la comédienne jurassienne s’est associé le talent de deux artistes gratinés. Au son, le percussionniste et guitariste Julien Israelian compose un patchwork où les valses musette d’après-guerre voisinent avec le bruit des bombes et les standards de Dalida. Le musicien est en scène, sur un podium exactement, et toutes les saveurs sont les bienvenues. Même discours inventif du côté de l’image, décor et costume réunis, confiés à Muriel Décaillet. Loin des tissus soyeux, la plasticienne romande, connue pour ses œuvres à base de laine, travaille ici avec des bas nylon qu’elle bourre de ouate synthétique pour confectionner une robe spectaculaire dont la surface boudinée évoque aussi bien les galets des plages que les bubons d’une épidémie inconnue. De quoi muscler le jeu de la comédienne qui ne manque déjà pas de nerf.

Souvenez-vous, il y a deux ans, public et critique ont applaudi Martine Corbat dans Z. forfait illimité. Bel hommage à Zouc, l’indomptable humoriste originaire de Saignelégier, et bel hommage aussi au Jura, celui d’avant, de la libération, à cette joie presque sauvage de «virer les Bernois». Dans ce solo, la comédienne prouvait son tempérament en évitant le piège du larmoyant. Plutôt que pleurer la Zouc d’hier, Martine Corbat puisait chez son modèle cette même manière, à la fois directe et déchirante, d’évoquer sa vie, ses bourrasques contraires, ses mistrals gagnants (LT du 04.10.2012).

Cette fougue rebelle, on la retrouve dans Inventaires, le spectacle livré sur le coup de midi. Lorsqu’elle évoque les sourcils levés d’Angèle Rougeot, un tic que l’ouvrière, son héroïne, a cultivé pour ressembler aux stars d’Hollywood juste avant le baiser, Martine Corbat semble accrocher pour de bon ses sourcils au sommet de son front. On appelle ça un jeu expressif, même expressionniste, louchant du côté du clown ou du mime. Et parfaitement en phase avec la robe de Muriel Décaillet qui préfère les reliefs tourmentés à la simplicité. Menu trop lourd pour midi? Non, car la comédienne sait aussi être chaleureuse, lorsqu’elle annonce le pot-au-feu ou chante «Mon amant de Saint-Jean». Et on est d’autant plus touché par ces accents de sincérité qu’ils avancent masqués…

Constat réjouissant. Ce n’est pas parce qu’elles partagent l’affiche avec un plat du jour que les six créations réparties sur la saison sont des demi-portions. Impression confirmée par les noms des artistes qui, outre Martine Corbat, alimentent cette proposition: Pierre Mifsud et Fred Mudry, qui ont déjà sévi en novembre, Hélène Cattin et Sandra Gaudin, à découvrir en février, ou encore Antoine Jaccoud, dont le texte Röstigraben sera servi en mars. Chaque spectacle parcourt en deux semaines les sept lieux associés à l’opération. On peut les voir au Grütli, à Genève, au Reflet-Théâtre à Vevey, au Palace à Bienne, au Théâtre de Valère, à Sion, au Théâtre Benno Besson, à Yverdon, à Nuithonie, à Villars-sur-Glâne, et au Forum Saint-Georges, à Delémont. Il faut débourser autour des 30 francs pour déguster ce lunch particulier imaginé l’an dernier par Gwenaëlle Lelièvre, administratrice de compagnie, sur le modèle des concerts sandwichs destinés aux amateurs de musique classique. Une somme aisée à digérer vu le plaisir ressenti au Grütli.

Inventaires, jusqu’au 12 déc., à Delémont, Bienne, Villars-sur-Glâne, Sion. A midi. Infos sur www.miditheatre.ch

Un jeu expressif, expressionniste, louchant du côté du clown ou du mime

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