On est àchaque fois ébouriffé. A chaque spectacle, on est saisi devant le travail d'orfèvre réalisé par Gilles Anex et Marie-Dominique Mascret. Depuis près de 25 ans, ces deux passionnés de théâtre et de danse travaillent à Genève avec des handicapés mentaux. Qu'ils dirigent au souffle près, mais sans brider leur singularité. Résultat, leurs chorégraphies du quotidien sont autant de bulles poétiques ouvrant des brèches saisissantes et comiques dans l'imaginaire du public. Créé à Forum Meyrin en 2005 et repris à Genève au terme d'une tournée qui a passé par Bâle et la France, Le rêve des petites valises raconte la frontière. Ses vexations, ses contrôles et ses affrontements. Mais aussi ses promesses d'évasion, ses affranchissements. Du reste, c'est bien le sentiment de liberté qui domine lorsqu'on voit évoluer ces interprètes particuliers. Avec leur maladresse délicate et leur rentre-dedans décomplexé, ils nous délestent de nos idées figées. Une reprise ailée, donc, et l'occasion de demander aux intéressés comment ils vivent cette activité.

De part et d'autre d'un tissu coloré, deux groupes s'affrontent. Deux armées qui marchent en faisant mine de se frapper. Mais aucun geste ne se ressemble tout à fait. Les bras sont plus ou moins tendus, les poings plus ou mois serrés, les diagonales plus ou moins tracées. C'est justement dans cette réappropriation du geste que les interprètes signent leur contribution. Tous ont la même conviction, la même concentration, mais le résultat oscille entre combativité affirmée et scalp distrait. La force du spectacle se loge dans cette diversité. Mais aussi dans les choix des deux meneurs de troupe. Car dans cette scène de l'affrontement, Gilles Anex et Marie-Dominique Mascret ont posté Gérald et Giorgio, deux échalas, en retrait, de vrais libéros, ultimes remparts à l'assaut. Ainsi, le spectacle vaut autant pour l'originalité de la gestuelle individuelle que pour l'écriture de plateau.

Après la répétition, rendez-vous avec trois des neuf interprètes dans le hall lumineux du Théâtre Am Stram Gram. Marie, 27 ans dont dix passés au sein du Théâtre de l'Esquisse, n'y va pas par quatre chemins: «Depuis que je fais des spectacles, je me sens plus adulte, plus «en moi». J'aime danser, bouger, proposer des mouvements qui expriment une idée.» Originaire de New Dehli où elle a été adoptée bébé, Marie aime «l'Inde et être sur scène». «Dans le bus, les gens nous fixent, ils se moquent, j'ai de la peine à m'y faire. Au théâtre, c'est le contraire, les gens rient aussi, mais avec nous.»

Même sentiment de «plaisir» chez Yves, 40 ans. «Au début, j'ai fait les éclairages, puis le bar. Maintenant, je suis sur scène et c'est cool. Des fois, j'ai un peu le trac, mais j'aime beaucoup le début quand je suis le chef de la douane et que je demande à Gérald d'où il vient. Il me répond dans une langue que personne ne comprend et tout le monde rigole. Après, je n'ai plus peur.»

Ce n'est pas le trac qui freine Marlène, la doyenne, mais les allers et retours entre son domicile et le Théâtre de l'Usine, à Genève, où l'Esquisse a ses locaux de répétition. «Des fois, ça me fatigue de venir deux fois par semaine à Genève depuis Lausanne.» «Etant donné leur statut de semi-professionnel, on demande aux interprètes une vraie régularité», confirme Gilles Anex. «Avec la motivation, ce sont nos seuls critères de sélection.»

En revanche, il n'y a pas de volonté de créer une famille. «On part en tournée ensemble, mais les comédiens ont leur vie affective en dehors de la troupe», précise Gilles Anex avec un clin d'œil à Marie. Tout de même, ce principe du voyage en groupe plaît à Marlène. «Grâce aux spectacles, on va dans des villes qu'on ne connaît pas. On est bien accueillis, on apprend beaucoup de choses.»

Le théâtre a-t-il changé leur vie? Marie l'a déjà dit, elle a grandi; les autres sont moins éloquents: «Le théâtre, c'est le théâtre. La vie, c'est la vie», résume Marlène avec un sens certain de la philosophie. Comme Yves, elle apprécie de voir ses collègues au travail: «Quand Giorgio fait le Russe et qu'il regarde des photos souvenirs, j'aime beaucoup!» Large sourire, là encore. «Des fois, je décroche, je suis ailleurs», observe-t-elle, plus pensive.

«Moi, ce que j'aime pas trop, c'est ranger les costumes», reconnaît Marie. Quant à Yves, il se fait parfois trop de souci. «Entre les soirs de spectacles, j'y pense tout le temps, mais ça va.»

L'ombre passe vite: «Dans la vie, j'ai des difficultés à compter l'argent. Sur la scène, je me sens à ma place», se réjouit Marie. «Oui, c'est une belle expérience», conclut Marlène, toujours aussi placide.

Le rêve des petites valises, au Théâtre Am Stram Gram, à Genève, tél. 022/735 79 24, http://www.amstramgram.ch