Le théâtre baroque de Mariechen Danz

Exposition Le Centre d’art Neuchâtel expose un travail foisonnant, entre performance et arts plastiques

Le corps y tient une place centrale

Dans les locaux du Centre d’art Neuchâtel vendredi soir, le vernissage a commencé depuis une demi-heure. Les visiteurs font des allers et retours entre le bar et l’exposition, mais l’artiste n’est pas là. «Elle se fait coiffer», glisse Arthur de Pury, directeur des lieux. Aurait-on affaire à une diva? C’est en tout cas un personnage que Mariechen Danz.

Née en 1980 à Dublin, elle vit à Berlin, où elle a commencé ses études, poursuivies à Amsterdam et en Californie. On a pu voir son travail de Brême au Palais de Tokyo parisien en passant par Bregenz. Un travail nourri de performances, comme en témoigne l’exposition.

Mais soudain, la dame est là, parmi les visiteurs, avec une stature de diva, en effet, une voix chaude de cabaret, et une splendide coiffure inspirée des tressages africains, avec des rubans glissés dans les mèches. Mariechen Danz semble faite pour la scène et l’on peut voir dans les vidéos présentées ici que ses performances doivent beaucoup à son charisme.

Mais tout n’est pas là, dans cette présence hors du commun. L’artiste dessine avant tout. La sculpture, la création de costumes, la mise en place de spectacles inclassables viennent ensuite, dans une économie créative où tout est interdépendant. L’accrochage neuchâtelois nous plonge en douceur dans cet univers avec une sorte d’écorché allongé sur une table qui pourrait être celle de dissection. Presque réaliste – le cœur est placé symboliquement au centre – la pièce, qui évoque aussi dans son allure un pétrissage multicolore de pâte à modeler, est emblématique d’une recherche où le corps est essentiel.

Le corps qui permet de se confronter au monde, de connaître, d’exprimer, le corps frontière entre, est partout dans cette Ideographic Insulation . Ce titre en forme de paradoxe, entre un mot qui relie, qui signifie, et un autre qui isole, dit aussi les problématiques soulevées. Notre corps nous permet autant de fuir, de nous retirer, que d’aller vers les autres et de découvrir.

Après l’écorché, ce plus que nu, quelques costumes sont suspendus sur des baguettes de mikado géantes. Ils sont à la fois des peaux et des habits de carnaval, dont les motifs sont tous liés au corps, à la respiration, à la circulation sanguine… à tous ces échanges chimiques, gazeux, qui font que nous sommes vivants.

Ces costumes habillent les participants du spectacle performatif visible sur un moniteur inséré dans le diorama, élément central de la grande salle. Au cœur de ce paysage quasi minéral posé comme un décor, où sont collées des figures plus ou moins humaines, la vidéo montre Mariechen Danz et d’autres acteurs jouant dans une salle où l’on retrouve une bonne partie des éléments présents à Neuchâtel. C’est ainsi une mise en abyme qui nous est proposée, tout cela pouvant prendre encore une autre dimension si l’artiste active à nouveau tout ce que nous voyons dans la salle pour une nouvelle performance neuchâteloise.

L’univers artistique de Mariechen Danz semble ainsi en constant développement. La visite a ainsi quelque chose de profondément vivant, d’enivrant même, qui ramène forcément chacun à son propre voyage sur cette terre, à sa propre existence. Les pieds modelés qui traversent l’espace d’exposition, montent le long des murs, ne symbolisent-ils pas l’exploration, l’élan vers l’extérieur?

L’artiste ne cesse de mimer, de caricaturer, jusqu’au grotesque, notre rapport au savoir, accumulant les dessins pseudo-scientifiques, les références faussement médicales. Ses dessins, des sculptures prennent la forme de coupes géologiques, de transparents de vulgarisation. Des esthétiques d’histoire de la médecine croisent des imaginaires de science-fiction. Les performances de Mariechen Danz ressemblent à des cours académiques mais prennent des tours clownesques, ubuesques, chantés comme des opéras de poche.

Cette remise en cause des absolus n’est pas destructive. Elle est plutôt stimulante, amenant chacun à repenser sa relation au monde sans être prisonnier des savoirs qui lui sont imposés d’en haut. Mariechen Danz invite avec la force d’un humour baroque et coloré à chercher par nous-mêmes à atteindre notre pleine conscience d’êtres autonomes.

Mariechen Danz, Ideographic Insulation , au CAN, rue des Moulins 37, Neuchâtel. Me, ve-di 14h-18h, je 14h-20h, jusqu’au 2 novembre. www.can.ch

Après l’écorché, ce plus que nu, quelques costumes sont suspendus sur des baguettes de mikado