Spectacles

Le Théâtre de Carouge change de vie

A la tête de l’institution genevoise, Jean Liermier a fait construire une salle éphémère en attendant un nouveau théâtre, qui verra le jour en janvier 2021. Visite en primeur d’une «Cuisine» alléchante

Didier Fischer, le président du Servette FC, en fait peut-être des insomnies. Alain Geiger, le coach des Grenat, tente de le rassurer. Ses joueurs ne seront que plus motivés par cette concurrence inédite. A 500 pas du stade de la Praille, une nouvelle phalange a pris ses marques dans un bâtiment immaculé à l’allure industrielle, rue Baylon. L’entraîneur en chef s’appelle Jean Liermier, il est metteur en scène et il dirige depuis dix ans, avec une fougue de junior, le Théâtre de Carouge.

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Mais les voici, justement, Jean Liermier, ses baskets estudiantines et sa casquette proverbiale. Il vous hèle depuis une petite esplanade, au début de la rue Baylon, à l’entrée d’une enfilade d’entrepôts, d’entreprises et d’ateliers. C’est là, au pied des tours de Carouge, qu’il a fait dresser son stade à lui, une salle de 540 places qui suppléera l’historique Théâtre de Carouge. Car ce dernier a vécu, trop vétuste, trop pourfendu, mité de partout. Il a été rasé et sera remplacé par un splendide bâtiment, un ensemble qui réunira une grande et une petite salle, des ateliers de construction, un foyer et un restaurant.

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Cette maison, c’est pour janvier 2021, souffle Jean Liermier, devant la porte de sa fabrique à fictions, nommée la Cuisine, «car qu’y a-t-il de plus partageable qu’un bon plat?» Ces nourritures terrestres et poétiques auraient pu finir au rebut pourtant, si la population carougeoise avait suivi, l’automne passé, le MCG qui dénonçait des «dépenses inconsidérées pour un nouveau théâtre». Mais les urnes ont parlé. Le week-end passé, à l’occasion de journées portes ouvertes, des centaines de curieux se sont pressés pour découvrir la baraque géante.

L’espoir d’un nouveau public

«Vous voyez cette esplanade, selon les saisons et les spectacles, elle pourra accueillir une patinoire, une guinguette ou une petite plage.» Et si on entrait, Jean? Devant nous, le futur foyer. A main droite, les fourneaux et la promesse d’une restauration de qualité. «Appeler ce lieu la Cuisine est le symbole de l’hospitalité que nous voulons y développer. S’établir dans ce quartier est l’occasion d’aller à la rencontre des habitants des tours, des entreprises voisines, d’un public qu’un théâtre peut intimider. Notre architecture fonctionnelle et modeste vise aussi à décomplexer les novices.»

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Autour de nous, ça scie, ça perce, ça câble. «Ne vous inquiétez pas, tout sera prêt le 6 novembre, pour Raoul, le spectacle de James Thierrée», rassure Jean Liermier, en ouvrant la porte d’une loge – huit en tout, spacieuses, certaines équipées de douche. Mais on file à présent vers la salle. Dans l’escalier, l’aubergiste dévoile sa panoplie, par exemple ces ateliers culinaires qu’il prévoit, avec des maîtres queux ou des gourmets amateurs.

Un théâtre pour 3,5 millions

Sur le seuil de la salle, une grosse vague pourpre vous surprend. Un gradin plonge en douce vers une scène qui autorise toutes les folies, avec ses 22,50 mètres d’ouverture, ses 16 mètres de profondeur, son gril mobile. «Nous aurions pu concevoir deux saisons nomades, raconte Jean Liermier, louer des théâtres en fonction des spectacles, le Bâtiment des forces motrices par exemple, mais ça aurait été plus cher et ça nous aurait obligés à licencier une partie de l’équipe. La Cuisine n’a coûté que 3,5 millions, soit 3 ou 4 fois moins que l’Opéra des Nations. Et elle nous permet d’être chez nous, c’est-à-dire de soigner l’accueil, de séduire et de fidéliser de nouveaux spectateurs.»

Mais qui paie la Cuisine? La Fondation du Théâtre de Carouge a contracté un emprunt de 3,5 millions, des mécènes ont apporté un million. «Ce théâtre a été conçu par l’entreprise belge Stantec, c’est le top niveau des salles éphémères, assure Jean Liermier. Nous répondons à tous les critères d’économie d’énergie, d’isolation thermique et sonore. La collectivité qui le rachètera par la suite n’aura pas à le regretter.»

Une revente programmée

Car ainsi courent les saltimbanques: la Cuisine n’est pas encore inaugurée qu’il est déjà question de sa revente. Des visites ont été organisées. D’autres suivront bientôt. Jean Liermier s’est fixé comme objectif qu’elle ne coûte pas un centime à l’institution. «Tous les artistes qui découvrent la chose sont bluffés par les équipements, le rapport entre la scène et la salle qui offre une excellente vision de partout.»

L’enjeu de ces deux prochaines années? Ne pas perdre un public qui adhère en nombre à la programmation avec plus de 3500 abonnements et plus de 40 000 spectateurs dans les deux salles la saison précédente. Les dix prochains mois ne devraient pas faire plonger cette courbe, avec l’aérien James Thierrée et son Raoul dès le 6 novembre. Début décembre, le Français Alain Françon, un maître absolu de la nuance, commencera les répétitions du Misanthrope. Le Genevois Gilles Privat y endossera le rôle-titre.

Au stade de la Praille, les boys d’Alain Geiger sont prévenus. Ils ont intérêt à gagner leurs matchs et à gratifier leur public d’un beau spectacle. Jean Liermier et son équipe ont juré de leur faire de l’ombre.


Rens. http://tcag.ch/

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