Formation

Théâtre, la course aux écoles supérieures

Romain Blanchard, 23 ans, court les concours pour entrer dans une école supérieure de théâtre. Il retrace ses douze tentatives et subjugue par sa capacité à dépasser les verdicts négatifs. Récit en écho aux milliers d’étudiants qui, dans leur domaine, mènent la même campagne ce printemps

Douze. Pour les douze coups de minuit, les douze travaux d’Hercule. Le nombre fait masse, date. Il raconte l’accomplissement, la fin d’un cycle. Rien de tout cela pour Romain Blanchard, boucles de berger sur un corps élancé. Pour lui, ce nombre colossal équivaut à un commencement. Aux douze concours que cet aspirant comédien lyonnais installé à Genève a tentés ce printemps ou va encore tenter cet été afin d’entrer dans une haute école de théâtre en septembre prochain. Douze confrontations à un jury d’experts à Lyon, Strasbourg, Bordeaux, Limoges, Cannes, Montpellier, Lausanne et bien sûr Paris. Une petite entreprise dont le budget s’élève à un millier d’euros. Et des moments puissants, qui demandent une force herculéenne ­associée à un doigté subtil comme la nuit.

Romain Blanchard, 23 ans, conjugue ces talents. Même s’il ne l’a pas retenu, le Conservatoire national de Paris l’a distingué parmi plus de 1500 candidats en lui attribuant un B, deuxième meilleure note. Et quatre écoles, dont la Manufacture à Lausanne ou le Cours Florent à Paris, l’ont choisi pour un deuxième tour. Son cœur bat pour Bordeaux qui l’a aussi repéré, car «c’est une école très créative qui vit au rythme du théâtre national adjacent». Mais l’étudiant comédien assure que «toute école supérieure avec ses cours techniques, le matin, son foisonnement de stages donnés par des metteurs en scène, l’après-midi», lui fournira les outils nécessaires à se façonner. Douze, on s’en souvient à son contact serein, c’est aussi le bel équilibre de l’alexandrin.

Romain Blanchard n’appartient pas à la race magnétique et animale des bêtes de scène. Plutôt au clan des acteurs articulés, curieux des formes nouvelles et des débats d’idées. Depuis septembre 2012, ce jeune Lyonnais «très travailleur», confient les observateurs, affine ses connaissances théâtrales auprès de la section pré-professionnelle du Conservatoire d’art dramatique, à Genève. «J’apprécie beaucoup cet enseignement du texte et de l’intériorité, car, avant, j’ai suivi pendant trois ans l’école de La Scène sur Saône à Lyon, qui pratiquait un ­théâtre du corps, très engagé physiquement et très combatif politiquement. C’est une école peu subventionnée parrainée par le couple Bacri-Jaoui. J’y ai appris l’obstination.»

A ce moment, le jeune homme mène une vie haletante. Pour payer ses études, il travaille chaque jour de 10h à 16h comme serveur et enchaîne avec l’école de théâtre de 18h à 22h. Un rythme qui l’a sans doute préparé à la série musclée de concours qu’il vient d’enchaîner. «Le travail ne me fait pas peur, observe celui qui est engagé au Théâtre de Carouge comme ouvreur. J’ai lu Brecht, Edward Bond, Heiner Müller, Lars Noren, Howard Barker, des auteurs qui disent que le monde ne se fait pas par enchantement, mais par une mobilisation de tous les instants. J’aime cette idée d’être constamment sur le pont.»

A la section pré-professionnelle de Genève, il est servi. Auprès de l’acteur Juan Antonio Crespillo, son «enseignant fétiche», Romain apprend l’art du mot. «Chaque intention est discutée. C’est un acteur qui travaille au souffle près et cette précision m’a beaucoup aidé lors des concours.» C’est que, dans les scènes, Juan Antonio Crespillo fixe des rendez-vous, des check points ­d’intention, au cas où les deux candidats qui se donnent la réplique perdraient le fil. «Ainsi, on peut ­totalement rater un début et se ­retrouver à un point donné pour mieux redémarrer. Le succès d’un concours tient aussi à ces bé­quilles», sourit Romain. Qui aime encore Genève, car son premier coup de cœur théâtral, alors qu’il habitait Lyon, fut la découverte de El Don Juan, mis en scène par Omar Porras. «Lorsque j’avais 15 ans, j’ai eu la chance de tomber sur une ­enseignante de français qui nous emmenait régulièrement à l’Opéra de Lyon ou au Théâtre de Villefranche. Là, j’ai vu Don Juan, ce fut une énorme claque! J’ai adoré l’imaginaire, le travestissement, le côté déluré, énergique du spectacle. Et, surtout, l’incroyable qualité des acteurs… A Genève, l’an dernier, j’ai vu L’Eveil du printemps du même Porras et j’ai fondu en larmes. Son travail, c’est tout ce dont je rêve au théâtre!»

Grâce au Festival d’ateliers-théâtre destiné aux élèves et étudiants de Genève – belle initiation à l’art dramatique –, Romain Blanchard a pu suivre un stage d’une journée avec le maître colombien. «J’ai eu mal aux talons pendant trois jours à cause des sept marches différentes qu’enseigne Omar, mais j’ai adoré!» L’enthousiasme est une valeur cardinale lorsqu’on embrasse une profession en lien avec le théâtre. Sur scène, hors scène, seule cette force de conviction permet de traverser les tempêtes de plateaux ou de coulisses… Romain Blanchard a ce feu-là. L’an dernier, il s’est déjà présenté à cinq concours pour les hautes écoles. Sans succès.

«Comme je n’avais pas été briefé, j’ai fait des erreurs. Pour la scène contemporaine tirée de Nothing hurts de Falk Richter, je me suis ­travesti en femme avec perruque. A l’Ecole de la Comédie de Saint-Etienne, ils m’ont expliqué qu’il ­valait mieux choisir un rôle qui me corresponde, en sexe et en âge. Sur le moment, j’ai été très découragé puisque, pour moi, le théâtre, c’est l’art du travestissement et de l’imaginaire, mais ensuite, j’ai compris.»

En règle générale, les concours d’accès aux écoles supérieures comprennent une scène classique, une scène contemporaine et un parcours libre qui peut être un monologue, une chanson, une chorégraphie ou encore un numéro de clown ou d’acrobatie. Il y a une année, en parcours libre, Romain a proposé un monologue sur Hamlet écrit par ses soins. Il y racontait dans un langage «assez cru» comment Hamlet considérait la relation que sa mère entretenait avec son oncle, assassin de son père. «Cette année, j’ai présenté un texte plus distancié, moins sauvage: le faux monologue du vrai Paul McCarthy, célèbre plasticien américain auquel l’auteur français Alexis Fichet prête une sorte de justification-explication de son travail provocateur» (voir la vidéo sur le Web).

On le voit, Romain aime les textes à clés. Un choix courageux, dans la mesure où certaines écoles classiques valorisent les partitions plus limpides. «Peut-être, mais le parcours libre est le seul endroit où on peut s’autoriser un peu de fantaisie. Dans le mot «jeu», il y a l’idée de décalage. Pourquoi devrais-je m’interdire cette dimension?»

L’apprenti comédien a raison. D’autant que d’autres écoles, comme celles de Lausanne, Bordeaux, Rennes ou Strasbourg, ­privilégient cette approche dis­tanciée, ce goût pour l’expéri­mentation. L’Ecole supérieure du Théâtre national de Bordeaux demande même au candidat de joindre la critique d’un spectacle à son dossier d’admission. «Développer notre regard critique et notre capacité à accueillir la critique fait partie de la formation», salue Romain. Qui raconte avec gourmandise les différents concours qu’il a traversés, y compris ceux auxquels il a échoué.

Paris, par exemple. Conservatoire illustre convoité par des milliers de jeunes gens à l’international. «On est près de 2000 pour le premier tour et, à la fin, le jury ne retient que 30 personnes, 15 filles, 15 garçons, dont deux tiers doivent être Français. Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, mon jury, constitué de quatre personnes et présidé par Nada Strancar, n’était pas du tout austère. Avec la scène versifiée, tirée d’Amphitryon, que j’ai passée avec ma complice Chloé, j’ai même réussi à faire rire le jury. Idem pour la scène classique, tirée de La Mouette. J’y joue Treplev, l’artiste idéaliste. Et le fait que ma mère me traite de petit-bourgeois sans agressivité, mais avec le sourire, selon l’option de Juan Antonio Crespillo, a beaucoup plu au jury. Avec ma partenaire, on était sur un nuage.»

Climat opposé au concours de la prestigieuse école du Théâtre national de Strasbourg en février. «Déjà, le jury est placé en surplomb de la scène et dans l’ombre, c’est intimidant. En revanche, le fait que tous les autres candidats soient dans la salle est un avantage, car le public porte. L’ennui, c’est que nous avons ouvert la session des 600 postulants et, avec mes partenaires, on n’a pas réussi à se trouver. Ni dans la scène contemporaine, un Pinter, ni dans la scène classique, issue de Cinna, de Corneille. Le jury nous a coupés bien avant l’échéance des trois minutes, une horreur!» Comment se relève-t-on d’un tel échec, sachant que ce concours était le second des douze et que le mental joue beaucoup dans cet exercice? «J’ai bien vu qu’on avait galéré contrairement à Saint-Etienne, l’année d’avant, où je pensais qu’on avait cartonné. Chaque concours a sa logique, sa magie. Impossible de savoir exactement comment la scène va résonner. Il faut accepter l’échec.»

Parmi les écoles qui font frémir, l’Ensatt, l’Ecole nationale supérieure des arts et techniques du théâtre, à Lyon, mérite sa réputation. «C’est le jury le plus austère de tous. Cette année, les huit jurés étaient un peu plus détendus, mais ils restent très concentrés. C’est aussi lié à l’enjeu. Sur 500 candidats, ils ne retiennent que 12 personnes au final.»

Et la Manufacture, «notre» école supérieure de Suisse romande qui, sur les 140 dossiers initiaux, garde 16 personnes? Comment s’y déroule le concours du premier tour? «J’ai eu droit à une évaluation très interactive. En face de moi, il y avait notamment Frank Vercruyssen, ­acteur flamand, membre de la brillante troupe Tg STAN. Et Oskar Gomez Mata, metteur en scène romand. Sur le parcours libre, celui dans lequel je joue le plasticien Paul McCarthy, Frank Vercruyssen m’a fait reprendre le monologue en me demandant des modulations grave-aigu… Idem, dans la scène de La Mouette entre Treplev et sa mère, cette fois, c’est Oskar Gomez Mata qui m’a demandé de jouer «plus petit» le moment où je dis à ma mère que je l’aime… J’ai essayé cinq fois sans y parvenir, mais ça n’a pas influencé le jury vu que j’ai été ­retenu pour le deuxième tour, où se retrouvent 30 candidats. Jamais, je n’ai vécu un concours où on se mettait à travailler ainsi!»

Le travail, justement. Tous les deuxièmes tours des concours consistent en des stages d’une semaine où les futurs comédiens sont évalués en situation. «J’ai confiance, car comme je ne suis pas le plus talentueux, j’ai appris à beaucoup travailler et je suis très souple pour intégrer des consignes, même contradictoires.» Le jeune homme ira successivement à Bordeaux, la semaine prochaine, puis à la Manufacture, la première semaine de juillet. Il a abandonné le deuxième tour de Limoges, qui tombait en même temps que celui de Lausanne, et bâclé son deuxième tour du Cours Florent, à Paris, car «ce n’est pas une école supérieure qui donne des outils, mais plutôt un tremplin promotionnel à destination du cinéma, un lieu où tout le monde se tire dans les pattes». Reste encore le premier tour de l’école de Montpellier, fin juin. Et, si tout échoue, l’Institut national supérieur des arts de la scène, l’Insas, à Bruxelles, dont le concours a lieu en automne… Bigre, on dirait presque la tournée d’un pianiste prodige… «C’est vrai qu’il y a un côté stakhanoviste, admet Romain. Mais lorsque j’ai abandonné mes études d’ingénieur agronome pour le théâtre, j’ai garanti à mes parents, un peu perturbés par ce choix, que j’étais fait pour ça. J’en suis convaincu, le théâtre est ma respiration. Il me reste à convaincre les autres!»

«Le monde ne se fait pas par enchantement. J’aime cette idée d’être constamment sur le pont»

«J’en suis convaincu, le théâtre est ma respiration. Il me reste à convaincre les autres!»

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