Le nouvel éclat du Théâtre d’Annecy

Scène Au bord du lac, Bonlieu offre désormais trois salles ultramodernes, répondant à toutes les exigences des artistes

Son directeur, Salvador Garcia, détaille l’esprit d’une rénovation exemplaire

Les directeurs de théâtre sont des enfants. Il y a toujours un moment où ils vous montrent le pigeonnier, ou, dit en termes plus prosaïques, le gril, ce plancher ajouré qui surplombe la scène. L’autre jour, Salvador Garcia, directeur du Théâtre de Bonlieu à Annecy depuis 1998, vous conduit ainsi vers les cieux. Encore cinq marches et vous y voici: on est sur le gril; devant vous, des moteurs informatisés – le dernier cri, près d’un million d’euros d’investissement – qui autorisent toutes les fantaisies aux décorateurs; sous vos pieds, à 18 mètres, un rêve de scène, 31,50 mètres de largeur d’un mur à l’autre, 15,50 mètres de profondeur.

A cet instant, vous contemplez et vous avez un moment de vertige: de telles dimensions, tous les patrons de salle en Suisse romande en rêveraient. Elles permettent d’accueillir les créations technologiquement les plus ambitieuses, celles de Bob Wilson ou de Matthias Langhoff.

C’est que le Théâtre de Bonlieu fait désormais figure de colosse dans la région. Pendant deux ans, il a été percé de tous les côtés, chamboulé dans ses entrailles, adapté aux exigences des créateurs d’aujourd’hui. Coût de la mue: environ 27 millions de francs. Cette métamorphose, Salvador Garcia la raconte d’une voix de velours piquée de nicotine. Il descend des escaliers, se perd dans un couloir, ouvre une porte: «Oui, les loges sont toutes neuves, elles peuvent accueillir 60 artistes.» Puis, on remonte à la surface, sans savoir très bien où on est, comme captifs d’un château ambulant.

Devant vous soudain, la grande salle, celle que vous avez toisée tout à l’heure, du haut du gril: sur la pente du gradin, 925 sièges vous contemplent, couleur anthracite, pas rouges, surtout pas. Mieux, le théâtre se rétracte selon les besoins grâce à une cloison amovible: il peut passer à 500 places. Encore une allée et vous voici dans la petite salle: 270 fauteuils face à une scène de 17 mètres de large. Qui dit mieux? Pas Salvador Garcia, cet hôte charmeur qui a le Sud de son enfance espagnole dans la peau: «Ici, le rapport entre le plateau et la salle est idéal.»

En guide madré, il vous réserve le plus beau pour la fin. Presque plus fort que le gril, le studio de création, susceptible de se transformer en salle de 150 places. On y pénètre en catimini. A l’intérieur, autour d’une table, une demi-douzaine d’acteurs conspirent. Un homme à la mine patibulaire et aux bottines de Far West vous serre la main. C’est le metteur en scène Dominique Pitoiset – qui présentait au Théâtre de Carouge en 2004 un Tartuffe laminé par l’effroi, puis en 2005 une adaptation de La Peau de chagrin de Balzac.

«Nous avons deux artistes associés qui signeront ces trois prochaines années leurs créations dans nos murs, Dominique Pitoiset et le chorégraphe Rachid Ouramdane.» Mais on dérange, pardon Monsieur Pitoiset. Dans un instant, les comédiens reprendront la répétition d’Un Eté à Osage County, de l’Américain Tracy Letts. Première, le 5 novembre, jour d’inauguration de la maison, justement.

De retour au grand air, on considère Bonlieu, ce mammouth qui héberge désormais trois salles de théâtre, mais toujours une librairie spécialisée dans la BD, une bibliothèque, un fast-food Quick, etc. L’enveloppe est sinistre, qui jure avec le lac à trois foulées de là. Elle respire le poids du volontarisme, d’une époque généreuse et pompière à la fois, où la culture s’incarne dans des maisons aux allures de cathédrales bétonnées.

N’empêche, Salvador Garcia a su rendre sa maison plus désirable: pour les artistes; et pour le public. Depuis 18 ans, il alterne accueils de qualité mais rassembleurs et créations désaxantes; prêt-à-porter soigné et prototype timbré. La formule est efficace, qui lui vaut 6000 abonnés dans une ville qui ne compte que 55 000 habitants.

«J’avais comme ambition de rendre les lieux conviviaux. Pour ça, nous avons agrandi le bar, mais aussi le foyer», explique Salvador Garcia. Dans les salles, ce sont le gris et le beige qui dominent désormais. Le maître de céans raconte qu’il a bataillé pour imposer ces tons «zen», contre l’avis des architectes. «Je voulais de la douceur, rien de brusque dans le mobilier, dans les teintes, pour que le théâtre ne fasse plus peur et que chacun se sente à l’aise.» Le choix d’une couleur n’est jamais innocent. Il est politique. Salvador Garcia est de la tribu des fédérateurs.

Bonlieu Scène nationale, Annecy, 1, rue Jean-Jaurès; www.bonlieu-annecy.com

Sur la pente, quelque 925 sièges vous contemplent, couleur anthracite, pas rouges, surtout pas