Santé

Le théâtre, ce fabuleux remède

Le médecin genevois Jean-Philippe Assal invite depuis quinze ans des patients à projeter sur les planches leurs maladies. Un livre brûlant d’humanité relate les grandes heures de ce «théâtre du vécu»

Les héros de l’indicible. C’est ainsi que le professeur de médecine Jean-Philippe Assal nomme ces quelque 700 patients qui depuis quinze ans se sont racontés à travers des pièces brèves qu’ils écrivent et mettent en scène. L’enjeu: apprivoiser, grâce aux planches, une maladie chronique, le diabète par exemple; transfigurer aussi une douleur physique ou psychique, l’objectiver, c’est-à-dire la rendre partageable. Arlequin au service d’Esculape en somme.

«Tous ces auteurs sont de petits Shakespeare à leur façon», s’enthousiasme ce médecin genevois, diabétologue, ancien directeur de la division d’éducation thérapeutique de l’hôpital cantonal de Genève. Son approche, il l’a appelée «Théâtre du Vécu.» Sur ces tréteaux veille une troupe magnifique: Tiziana Assal d’abord, historienne de l’art solaire et épouse de Jean-Philippe, mais aussi des dizaines d’acteurs et metteurs en scène en Suisse et dans le monde, des médecins bien sûr, des spécialistes de l’éducation encore comme Marc Durand, professeur à l’Université de Genève. Tous apparaissent dans Le Théâtre du Vécu, livre qui tisse avec bonheur réflexion théorique et témoignages souvent bouleversants.

Ce dialogue-là, par exemple, vous ne l’avez jamais entendu. Solange enseigne la biologie dans un collège et souffre du diabète. Lors d’un atelier, elle imagine un face-à-face entre sa glycémie et elle-même. On écoute: «Ça doit être triste une vie sans dialogue avec son corps. Je te remercie, chère glycémie, de me parler si souvent, de me donner ton avis sur tous les événements de ma vie.» Glycémie: «Ah oui? Raconte un peu.» Solange: «Et bien quand je me fâche, car mes élèves ne veulent pas travailler, mon corps me le dit. Je sens l’hyperglycémie. Quand je suis contente de recevoir une bonne nouvelle, mon corps me le fait savoir par une hypoglycémie.»

Cette scène, il faut l’imaginer jouée par deux comédiennes, se tenant par le bras, tournoyant comme des danseuses sur elles-mêmes. Dans la salle, la patiente assiste à la fable, entourée d’autres participants. Grâce à cette représentation, elle a trouvé «un point d’équilibre entre pas de contrôle et un contrôle trop grand, obsédant sur sa maladie», note dans le livre Marcos Malavia, auteur et metteur en scène bolivien, complice de longue date de Jean-Philippe Assal.

Autre drame, autre délivrance. Une pédiatre italienne est accusée à tort – elle sera disculpée au bout de trois ans de procédure – d’avoir entraîné par négligence la mort d’un nouveau-né. Laminée, elle participe à un atelier de Théâtre du Vécu à l’hôpital de Cagliari. Comme raconter ce cauchemar, afin non de l’exorciser, mais de mieux cohabiter avec le petit fantôme qui l’obsède? Elle imagine deux lettres, l’une adressée à une amie où elle dévoile son désarroi, l’autre à l’enfant qu’elle n’a pu sauver. Sur les planches, un acteur lit ces épîtres. La réponse tombe du ciel, délicate et insolite: des petits mots dispersés en pluie par un comédien juché sur une échelle. Cette image est salvatrice. «Grâce au théâtre, l’enfant a pu se manifester, écrit Jean-Philippe Assal. Ses réponses ont favorisé le transfert qui a pacifié l’angoisse de cette femme.»

Mais d’où vient le Théâtre du Vécu, cette maïeutique délicate pratiquée désormais aussi bien à l’hôpital de la Pitié Salpêtrière à Paris qu’à Antananarivo à Madagascar? Professeur à l’hôpital de Genève, Jean-Philippe Assal constate que les médecins sont souvent captifs d’une routine, que débordés, ils ont tendance à prescrire leurs traitements sans prendre le temps d’écouter ce que vivent leurs patients au quotidien. Avec son ami Marcos Malavia, il cherche une formule qui permettrait à ces citadelles ambulantes de s’ouvrir. Le médecin et l’artiste conçoivent une dramaturgie rigoureuse, déployée sur trois jours, destinée aussi bien aux patients qu’aux cliniciens emmurés dans leurs pratiques. L’ambition? Faire de chaque participant, même les plus démunis, l’auteur d’une histoire qu’il subit la plupart du temps.

Vous avez dit sublimation? La femme de théâtre genevoise Michèle Millner oeuvre depuis trois ans au sein de ces ateliers en tant que metteuse en scène. «Le premier matin arrivent les participants, jamais plus de six, raconte-t-elle. On prend le temps de se présenter autour d’un petit-déjeuner. Ce qui s’instaure immédiatement, ce sont des relations très horizontales. Il n’y a pas de hiérarchie. Dans un second temps, nous faisons un travail d’échauffement ludique sur la scène. Après, vient le temps de l’écriture: chacun est libre d’écrire sur le sujet qui le touche, dans la langue qu’il veut, et quand la personne n’est pas lettrée, elle peut dicter.»

C’est le premier jet. Vers midi, ces enfants de Shakespeare sont appelés à détruire le texte, par le feu, l’eau, les airs. «C’est un geste à la fois sacré et élémentaire, observe Michèle Millner. En tant que metteuse en scène, je suis la seule à avoir lu ces textes. Quand les participants se remettent à leur écritoire, l’après-midi, ils récrivent pour certains la trame du matin qui s’en trouve comme sublimée grâce à ce rite de purification. En fin de journée, chacun lit son texte aux autres, vous pouvez imaginer la charge d’émotion de ce dévoilement.»

La représentation, elle, commence à s’élaborer le lendemain. Acteurs et musiciens débarquent. Et les auteurs de la veille sont appelés à s’initier aux ficelles du spectacle, secondés par un metteur en scène. «C’est un théâtre pauvre, mais plein d’inventions, note Michèle Millner. Un paquet de cigarettes peut permettre d’exprimer une douleur jusqu’alors niée, une musique peut soulever une émotion indescriptible.» L’apothéose survient le troisième jour: le rideau se lève alors sur une existence qui n’imaginait pas connaître un jour cet éclat-là.

Point final? Certes pas. Les liens entre les participants perdurent souvent. A Cagliari, ils ont même formé un club. Chaque blessure est une crypte où se débat un fantôme, suggère le psychiatre Boris Cyrulnik dans Le Théâtre du Vécu. Sur scène, il se libère, souvent. Quand on lui demande de définir son rôle dans cette émancipation, Jean-Philippe Assal se projette en cocher. Il veille à ce que le transport se fasse, dans l’ombre du théâtre, dans les locaux de sa fondation à Genève ou ailleurs. «C’est une forme très raffinée et précieuse de théâtre intime», souffle Michèle Millner.

Le Théâtre du Vécu essaime, au Chili récemment, dans une petite ville près de Santiago où un médecin applique la méthode.: «Nous étions débordés par la demande, poursuit Michèle Millner, des enfants diabétiques et leurs parents. Je n’ai pas arrêté de pleurer, de rage, de gratitude…» Sur les épaules d’Esculape, Arlequin est un bon guide.


Le Théâtre du Vécu, sous la direction de Jean-Philippe Assal, Marc Durand et Olivier Horn, éditions Raison et Passions; rens. https://education-patient.net

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