portrait

Le théâtre à fleur de peau de Françoise Courvoisier

Pendant douze ans, l’artiste a privilégié une ligne souvent crue à la tête du Poche de Genève. Elle quitte la maison en juin. Tête-à-tête avec une ardente

La Genevoise Françoise Courvoisier quitte la directiondu Poche après douze ans. Tête-à-têteavec une ardente

L’amour du lilas. La Genevoise Françoise Courvoisier possède ce don. Elle paraît toujours sortir du collège, jupe longue, Converse aux pieds ou petits talons cavaliers, révolutionnaire comme le lilas au printemps. On l’imagine à la cafétéria, autour d’elle une bande de garçons et de filles s’enfume; elle écoute, elle s’efface, puis un rien l’allume, elle se prend pour Mick Jagger, le chanteur de ses 15 ans, et on ne la rattrape plus.

Pourquoi elle, maintenant? On aurait pu la croquer avant, c’est vrai. Mais elle quitte en juin la direction du Théâtre de Poche à Genève, cette salle de cent places qui, distinction, ne joue que des auteurs vivants. Elle n’a pas inventé le concept. Depuis la naissance de la maison en 1948, ses prédécesseurs défendent cette ligne. Mais elle a imposé sa dissonance, en bordure toute, avec une prédilection pour des textes inédits en scène et un totem, Grisélidis Réal. Cette femme, elle la chérit au point d’avoir ouvert son mandat en 2003 en montant Les Sphinx du macadam. Et d’avoir joué récemment Les Combats d’une reine avec la légendaire Judith Magre. Elle admire tout chez Grisélidis: son panache de prostituée militante, son côté mère Courage, ses écrits trempés dans l’encre de Baudelaire.

Mais douze ans, ça suffit, glisse-t-elle dans un sourire. Elle est à votre table, au bistrot du coin. Les lèvres sont pourpres, la Swatch rose, le chemisier blanc. Sur le nez, des lunettes lui font un air de Sorbonne. D’elle, son ex-attachée de presse Eva Cousido dit qu’elle a du feu, qu’elle n’aime pas le pouvoir, mais qu’elle est une femme puissante. L’acteur Maurice Aufair, qui a beaucoup joué pour elle, affirme, lui, qu’elle est têtue, dure même, mais qu’elle sait ce qu’elle veut. De l’extérieur, on en doutait parfois. Parce que Françoise Courvoisier, bizarrement, est parfois brouillonne en public. Parce que ses spectacles plaisent au critique une fois sur deux. N’empêche qu’elle a su saisir mieux que d’autres la sensibilité d’une époque. En 2003, elle a cette idée qui vaut comme manifeste. Avec la complicité du graphiste Jean-Marc Humm, elle fait photographier en gros plan les acteurs de sa première saison, tous inconnus ou presque du grand public. Leurs visages s’affichent dans la ville en très grand sur des trapèzes.

Beau coup? Mieux que ça. C’est un marqueur. Un signe de ralliement. Le Poche déclinera désormais chacune de ses saisons en figures, avec chaque année un photographe différent. Françoise Courvoisier voudrait que le théâtre conquière ceux qu’il effarouche. Son goût la porte vers des sujets intimes. Les amours turbulentes. Mais aussi la libido au féminin comme dans le très électrique En roue libre de la jeune Britannique Penelope Skinner. Certains décrient cette veine, «sentimentale et écorchée».

Une bourgeoise buissonnière

Mais ne dites pas à Françoise Courvoisier que son théâtre est sentimental. Elle s’emporterait comme le professeur Tournesol quand le capitaine Haddock le traite de «zouave». «Il n’y a pas plus à gauche que moi à la tête d’un théâtre. Quand on ouvre une saison avec une pute, je parle de Grisélidis, c’est quelque chose. Je fais un théâtre humainement engagé. J’aime qu’il aille jusqu’au cri. Je n’ai pas peur de l’impudeur. Le public a répondu pendant toutes ces années, 90% de fréquentation, c’est formidable, non? Maintenant c’est vrai que j’appartiens à un monde bourgeois, mais je ne suis pas la plus conventionnelle.»

Sa bourgeoisie est buissonnière. Elle grandit chemin des Roses, ça ne s’invente pas, dans le quartier de la Servette. Son père, François Courvoisier, a été premier violoncelle de l’OSR. Son frère – aujourd’hui médecin – et sa sœur, Michèle (pianiste professionnelle), transforment l’appartement en boîte à musique. «Son père n’a que «L’Internationale» à la bouche», s’amuse son amie l’actrice Margarita Sanchez. «A 15 ans, j’ai su que je voulais être comédienne, c’était une évidence, peut-être parce que je baignais dans un milieu artiste.» A 20 ans, elle rencontre le metteur en scène Claude Stratz, futur directeur de la Comédie de Genève, disparu en 2006. Il donne des cours au Conservatoire, parle à ses étudiants de Freud. «Il m’a beaucoup appris, le sens du texte et du détail.»

Qui est-elle à l’époque? «Elle était vive, agitée, volontaire», se souvient un condisciple. En 1997, elle ouvre La Grenade, petite salle sous les toits d’un immeuble du quartier de Plainpalais. Elle y fait tout, capable de repeindre un décor toute une nuit. «Au Poche, elle voulait toujours tout contrôler, note Eva Cousido, même les sandwichs.» «Ce qui est frappant, c’est sa générosité, observe l’acteur Roland Vouilloz. Un jour elle me propose de lire Dernière Lettre à Théo de Metin Arditi. Ce texte me bouleverse, je l’appelle et elle me dit: «Tu choisis ton metteur en scène.» J’ai senti qu’elle aurait adoré le monter, mais elle m’a laissé toute liberté.»

Vous êtes à présent dans le bureau de Françoise Courvoisier. Sur un guéridon, une urne dorée coiffée d’un moineau intrigue. «J’espère que ça ne vous fait pas peur, ce sont les cendres de l’acteur Jean-Charles Fontana que nous irons disperser.» Cette pièce est un nid d’anges: en photo, il y a Claude Stratz; mais aussi René Gonzalez, patron du Théâtre de Vidy jusqu’à son décès en 2012. On a dit qu’elle était sa compagne. Elle corrige: «J’ai un compagnon depuis longtemps, mais ­entre René et moi, il y a eu un amour, quelque chose de très fort, il n’y a pas de mot pour ça.»

Ces jours, jusqu’au 9 mai, Françoise Courvoisier célèbre la fin de son mandat par un festival, Les Singulières, chaque soir une pièce différente. «Elle est fêtarde, Françoise, raconte Margarita Sanchez. Ses salades aux lentilles après les premières sont des poèmes. Mais elle sait se réfréner, capable d’arrêter de fumer du jour au lendemain si elle sent que ce n’est pas bon pour elle.»

A propos, Françoise, que ferez-vous à partir de juin? «Ecrire, peut-être dans ma maison à Cordes-sur-Ciel. A vrai dire, ce que j’aime beaucoup, c’est de ne pas savoir trop.» Elle repensera au lapin à la tsigane que Grisélidis lui a servi la première fois. Elle sera comme l’héroïne de Camille redouble, ce film timbré très doux de Noémie Lvovsky: elle retombera en adolescence juste pour courir le lilas. Ainsi font les filles du paradis.

«Je fais un théâtre humainement engagé. J’aime qu’il aille jusqu’au cri. Je n’ai pas peur de l’impudeur»

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