Scènes

Au Théâtre du Grütli, la pauvreté s’exprime sans ambiguïté

Jérôme Richer a déjà écrit avec succès sur les Roms. Ces jours, à Genève, il donne la parole à la pauvreté. Et ça cogne

Des déclassés. Des sous-citoyens. Des moins que rien. S’il y a une chose que Jérôme Richer montre bien dans son spectacle consacré à la pauvreté, c’est à quel point une personne dans le besoin perd toute dignité aux yeux de la société. Dans le préau de l’école déjà, dans la rue ensuite, dans le travail, parfois, dans les bureaux de l’administration, enfin. Face à ces situations parfaitement racontées ou incarnées sur la scène du Grütli, on est frappé par la violence symbolique infligée à ces individus de tout âge et de tout niveau social – un universitaire s’exprime aussi – que la vie et, surtout, les aberrations du système ont accablés. Ecrit d’après des témoignages glanés par l’auteur, Si les pauvres n’existaient pas, faudrait les inventer est un spectacle à l’humour acide qui parle à chacun et rappelle que personne n’est à l’abri d’un coup de moins bien.

Tout est parti de la section genevoise de la Ligue suisse des droits de l’homme (LSDH). A l’occasion de ses 90 ans, l’association a demandé à Jérôme Richer d’écrire un texte sur les droits sociaux. Au départ, c’est le thème du travail qui a mobilisé l’auteur de théâtre. Et puis, la pauvreté, souvent liée à l’absence de travail, s’est imposée. Le metteur en scène a eu accès à toute une documentation rassemblée par la LSDH et d’autres associations, qu’il a complétée d’une trentaine d’entretiens de personnes dans le besoin, mais aussi de conseillers de l’Office cantonal de l’emploi et de travailleurs sociaux. Ce n’est pas tout. Sur le plateau, les cinq comédiens qui, vu leur statut d’intermittents, ne nagent pas dans l’opulence ont nourri la matière théâtrale de leurs improvisations.

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A l’arrivée, Aude Bourrier, Fanny Brunet, Camille Figuereo, Baptiste Morisod et Cédric Simon composent ou racontent Anton, Antonio, Antoinette, Antonella et Antonia, autant de frères et sœurs de statut qui permettent de brosser un portrait éloquent de la pauvreté. Il y a Anton, l’enfant né de parents très jeunes, qui vit une expérience traumatisante à l’école et refuse le système. A 14 ans, il deale du shit et, arrêté, est envoyé à la prison pour mineurs. Il se reprend, devient maçon, mais son patron, acculé par les dettes, doit fermer son entreprise de construction. Direction le chômage et ses impasses, direction la précarité.

Vivre avec 600 francs par mois

Il y a aussi Antoinette, une charmante petite vieille qui vit avec 600 francs d’AVS par mois! Parfois, ses amies lui paient son café. Parfois, elle est obligée de voler dans les supermarchés. Il y a encore Antoine, doctorant en archéologie qui, de retour de chantiers à l’étranger, doit aussi aller pointer. Il connaît la joie des pénalités, pour avoir réalisé ses recherches d’emploi sur trois jours et non sur la totalité du mois… Stupeur, mais passivité de réaction. «C’est vrai, j’ai eu la flemme de me révolter!» concède-t-il. Chaque fois, les cas sont très précis, car le diable se loge dans les détails.

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Et puis il y a Antonia. Celle qui, bien humiliée elle aussi, reconquiert sa fierté. Antonia est une architecte qui, sans emploi, se résout à demander l’aide sociale à l’Hospice général. Les démarches administratives sont hallucinantes de complexité. Mais le pire vient plus tard. Pour la sortir de l’hospice, son assistante sociale lui propose un job de serveuse à 30%, payé 25 francs de l’heure! A bout de nerfs, Antonia finit par exploser, et sa colère, salutaire, fait du bien au public et à la communauté des déclassés.

Des habits cadavres

Sur un parterre d’habits usagés qui pourraient évoquer les cadavres de l’économie de marché, les comédiens alternent le récit (très) frontal et l’incarnation des personnages. Une option qui amène beaucoup de rythme et de puissance à la mise en scène et qui permet de poser des questions directes au public. «Pensez-vous, comme le patron d’Anton, que tous les chômeurs sont des branleurs?» «Selon vous, qu’est-ce qui est le plus gros manque à gagner pour l’Etat? La fraude fiscale ou la fraude sociale?» Les spectateurs répondent timidement et les comédiens poursuivent leur réquisitoire sans appel, entre humour et ironie.

Au banc des accusés, le système plus que les particuliers. Mais le sentiment de culpabilité finit tout de même par gagner l’audience. C’est bien, parce que la charge nous confronte, nous sort de notre confort, mais c’est aussi lourd à porter.


Si les pauvres n’existaient pas, faudrait les inventer, jusqu’au 26 janvier. Théâtre du Grütli, Genève.

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