Depuis sa création à Londres en 1996, Ashes to Ashes de Harold Pinter a fait le tour de plusieurs villes d'Europe. Elle arrive aujourd'hui à Paris où le dramaturge britannique la met en scène au Théâtre du Rond-Point en dirigeant pour la première fois des acteurs français (lire article ci-contre). La pièce raconte d'une manière élusive et dérangeante la vie d'un homme et d'une femme qui tentent de se réfugier dans l'amour pour échapper à un monde fasciste et tyrannique. Aux côtés de Christine Boisson, Lambert Wilson joue brillamment le rôle d'un amant éconduit et cynique. Interview.

Le Temps: Vous connaissez bien les scènes londoniennes où vous vous produisez souvent. Est-ce que vous pensez, comme le prétend la critique britannique, que le théâtre de Harold Pinter est intraduisible et injouable dans une autre langue que l'anglais?

Lambert Wilson: Non je ne le crois pas. Pinter sait très bien surfer sur les langues et en ressortir toutes les nuances. Lorsqu'il a créé Ashes to Ashes à Palerme, je l'ai vu donner des instructions en italien aux comédiens. Il ne faut pas oublier qu'il est également acteur, donc capable de mettre toutes les subtilités de jeu dans un texte, mais tout aussi capable de pousser les interprètes de ses pièces, quelle que soit leur langue, à exploiter tous les niveaux sémantiques d'un dialogue théâtral. Un soir, lors d'une répétition de Ashes… à Paris, il a campé devant nous un personnage en mettant quinze intentions contrariées dans un «oui». Pinter c'est quelqu'un qui peut vous faire jouer toutes les couleurs de l'arc-en-ciel à partir, par exemple, du mot «blanc». Je pense, donc, que si dans la version française de Ashes… il y a perte, celle-ci reste vraiment minime.

– Quelle différence y a t-il entre les deux écoles de théâtre française et anglaise?

– Parlant spécifiquement de Pinter, qui du reste est représentatif de l'école anglaise, je dirai qu'il s'inspire avant tout de la réalité du personnage. Même quand sa pièce frôle l'irrationnel, il faut toujours qu'elle soit centrée sur des individus qu'il connaît, qu'il a vus ou observés et qui s'enracinent dans la vie. Les Français, quant à eux, sont beaucoup plus intellectuels et plus habitués à l'abstraction pure. En France, on voit souvent, par exemple, les acteurs se livrer sur scène à des exercices de style dans lesquels le public a du mal à se retrouver. Mais attention, Pinter est parfois traître. Avec lui, un comédien peut très bien se fourvoyer et partir dans 40 interprétations différentes, les pièces de l'auteur ne contenant que très peu d'indications scéniques. Par contre sa direction d'acteur reste très limpide et son univers très concret.

– Tellement concret qu'en France il est considéré, à tort, comme un auteur de boulevard…

– C'est parce qu'on veut toujours étiqueter les écrivains, les caser dans une boîte. Je pense que Pinter échappe à toute classification. Il est tout simplement un homme sain. Il ne faut pas oublier que c'est un auteur qui a été confronté à l'ère cathodique, avec tout ce que cela entraîne comme conséquences sur la pensée. Il fut un temps où la télévision britannique diffusait des drames très réalistes, mais de grande qualité, que les Anglais appellent Kitchen think drama, et dont Pinter a certainement été imprégné. Il suffit de voir Ashe… pour comprendre qu'il est tout sauf un auteur de boulevard. Pinter a une vision philosophique et politique de la vie. C'est la raison pour laquelle il est parfois contesté par le public anglais qui trouve en lui un pourfendeur d'idées reçues. Récemment encore, il a provoqué un tollé en Grande-Bretagne après avoir adressé à Tony Blair une lettre ouverte dans laquelle il reprochait à ce dernier de soutenir les Etats-Unis contre le régime irakien.

– Ashes to Ashes («Tu es poussière et tu redeviendras poussière») dessine dans sa progression une courbe qui va de la naissance à la mort. Mais en même temps le titre fait référence à une chanson très connue. Comment interpréter ce mélange de légèreté et de gravité?

– Pinter aime bien poser des énigmes au public. Moins il propose de solutions faciles plus il est content. La pièce a des connotations en effet bibliques, mais en même temps c'est l'hymne d'un couple à la vie. Delvin et Rebecca, les deux personnages de la pièce, ont un passé commun résumé par une chanson qui symbolise à la fois la naissance de leur complicité amoureuse et sa fin. Chez Pinter l'humour affleure pendant que le tragique opère en profondeur son travail de sape. L'auteur sait qu'il faut toujours donner au spectateur des soupapes de sécurité, quitte à provoquer dans le spectacle des ruptures et des changements de ton brutaux, allant de l'effarement au rire.

– Cette rupture de ton, vous la rendez très bien sur scène. Quelle est votre recette?

– Je n'en ai pas. Je me suis contenté d'observer Pinter qui possède la brutalité d'un fauve et la légèreté d'un pinson. Il peut vous «arracher» la tête avec trois mots cocasses si vous ne saisissez pas vite ce qu'il vous demande. C'est donc en absorbant beaucoup de ses traits de caractère que je suis parvenu à jouer le contraste entre l'humour et la violence.