«Une émotion simplement dingue», souffle l’humoriste Lionel Frésard. «Un miracle que ce théâtre, le dossier pour lequel j’ai le plus payé de ma personne», confie Martial Courtet, ministre jurassien de la Formation, de la Culture et des Sports. «Une joie immense pour nous, professionnels, pour toute une population aussi qui attend cela depuis des années», confirme dans un rire de cavalière ensoleillée la metteuse en scène Laure Donzé, pilier avec Lionel Frésard, Camille Rebetez et Martine Corbat de la compagnie Extrapol.

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Ces mots en queue-de-pie ne sont ni trop beaux ni trop gros. Ils sont taillés pour l’événement: ce vendredi 7 octobre à Delémont, le Théâtre du Jura, sa grande salle de 444 places, sa petite – modulable – de 100, sa scène parée pour tous les envols, son bar, son foyer et son escalier magistral qui invite à descendre dans le giron de nos légendes, seront fêtés comme il se doit. Pas seulement une inauguration, non. Une délivrance. Un tournant joyeux dans le destin du canton. Une apothéose qui en promet d’autres.

Sur le parvis du bâtiment, devant les hublots géants de cette boîte à fictions, on se surprend à chantonner: cette maison-là, costaude et élégante, était une évidence. N’est-elle pas le fruit d’une différence culturelle proclamée dès les années 1960 par les séparatistes?, comme l’observe Jérôme Gogniat. Ce jeune historien propose depuis vendredi à la galerie de la FARB, dans la vieille ville, une exposition éclairante, L’identité sur les planches, mises en scène jurassiennes au XXe siècle.

Les racines d’une ambition

Une évidence que ce Théâtre du Jura? Pas tout à fait en vérité. «Dans les années 1960, les séparatistes exaltent l’identité francophone des Jurassiens, raconte Jérôme Gogniat. Ils mobilisent les artistes, les poètes en particulier, comme Jean Cuttat et Alexandre Voisard. Ils forgent alors le concept d’une exceptionnalité culturelle jurassienne. Le dessinateur Pablo Cuttat, frère de Jean, estime que la culture doit être le socle du futur canton. C’est dans ces années que l’idée d’un centre culturel régional naît, sous l’influence des Maisons de la culture chères à André Malraux en France. Mais tout cela ne va pas sans oppositions ni heurts.»

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Des ruches où se représenter le monde pour mieux s’y projeter voient le jour pourtant à Saint-Imier, d’abord, puis à Tavannes, Porrentruy, Delémont. Cette toile continue de grandir après la victoire de 1978 et l’accession du Jura au statut de canton le 1er janvier 1979. «Si l’on parle encore d’exceptionnalité culturelle, beaucoup déchantent, poursuit Jérôme Gogniat. Le souffle de l’utopie retombe, mais la pratique du théâtre demeure vivace, au point qu’aujourd’hui le Jura est le canton romand qui compte le plus de troupes amateurs par habitant, soit 11 affiliées à la Fédération suisse des sociétés théâtrales d’amateurs.»

L’exception théâtrale jurassienne n’est pas une formule. Cheffe de l’Office de la culture du canton, Christine Salvadé souligne qu’elle ne se traduit pas seulement par une matu théâtre unique en Suisse, mais aussi par une pratique inscrite dans le cursus de l’école primaire et secondaire, offre elle aussi sans équivalent. Camille Rebetez, auteur, scénariste et enseignant jusqu’à l’année passée abonde dans ce sens. «Entre 600 et 800 gamins montent chaque année sur les planches, c’est énorme!» se réjouit le nouveau responsable de la médiation culturelle au sein de l’institution. Preuve de ce printemps permanent: en mai, il proposera un festival des ateliers d’écoles.

Le bal des débutants

Le Théâtre du Jura est le corps encore laiteux mais déjà agile d’une passion ancienne. Dans ses murs, c’est le règne des novices d’ailleurs. «Comment résister à une telle aventure? s’enthousiasme Camille Rebetez, géant longiligne au regard azur. J’ai donné ma démission d’un poste d’enseignant que j’adorais avant d’être sûr que je serais retenu pour la médiation. Ce qui m’a déterminé, c’est que nous sommes tous, à tous les postes, des bleus, et que nous changeons de dimension ensemble.»

Au bal des débutants, les audacieux font la loi. Ils peuvent bafouiller, ils finissent toujours par chanter juste. Géo Trouvetou des planches, le Neuchâtelois Robert Sandoz est chargé de mener la danse. «Ce qui m’a fait postuler à la direction, c’est l’annonce: elle parlait d’un théâtre pas comme ailleurs. J’ai été ébloui. Je n’avais jamais dirigé de théâtre et mes collaborateurs et collaboratrices sont eux aussi tout neufs dans leurs costumes. C’est un atout: nous avons réfléchi ensemble à d’autres façons de faire, quitte à nous rabattre sur des méthodes éprouvées.»

Sa ligne? Généraliste, comme le médecin peut l’être, s’amuse-t-il. Des figures de la Suisse romande sont à l’affiche, à l’image d’Omar Porras et de son Conte des contes, de Jean Liermier et de sa brillante Fausse suivante de Marivaux, mais aussi Lionel Frésard et sa Caravane en chœur, sans oublier, bien sûr, la compagnie Extrapol, associée à ces trois prochaines saisons. Son accent aigu? La programmation à l’intention des enfants et des adolescents. «Un théâtre généraliste se doit de chérir le jeune public, proclame Robert Sandoz. Les spectacles que nous leur destinons sont naturellement contemporains et audacieux, je ne veux pas les barber avec des choses qui ne leur parlent pas. Les jours où on jouera pour eux, ils accueilleront le public et tiendront le bar, bref, ils seront chez eux.»

Cette arche sera celle de tous les Jurassiens, promet son capitaine. «Pour les artistes d’ici, c’est capital, ils ne seront plus obligés de répéter dans des salles de gym, ils pourront travailler dans des conditions optimales, observe Laure Donzé. Et puis il y a la perception du milieu: jusqu’à il y a peu, une comédienne ou un comédien qui restaient dans le Jura étaient considérés comme des ratés. La présence de ce pôle de création permettra d’inscrire le Jura culturel sur la carte de la Suisse romande. Enfin, ce qui me touche le plus, c’est que ce lieu permettra à la population de se rencontrer.»

Car le grand enjeu est là, comme toujours: démocratiser le ravissement de l’art. Cette ambition s’incarne dans la Coopérative de la Guinguette qui sera locataire du foyer et du bar. «A travers elle, les gens prendront possession du théâtre, explique son président, Lionel Frésard. Elle compte déjà 80 personnes qui pourront faire des propositions de concerts, de lectures, de slam dans le foyer.»

L’ère des changements

Du sous-sol, l’autre jour, montait l’aria d’une perceuse. La salle était loin d’être prête pour le vendredi 8 octobre et le week-end de festivités prévu. C’était un peu panique à bord, mais à la jurassienne, ce mélange de détente et d’obstination. «Je fais un mètre 98, pas 2 mètres, sourit Camille Rebetez. Dans le Jura, il manque souvent un petit quelque chose pour être parfait, mais on va de l’avant. On fait quand même. C’est notre devise. Ce n’est pas le théâtre idéal, il n’y a pas de cuisine, l’esplanade appartient à un propriétaire et on ne pourra pas l’utiliser, mais qu’importe, on va faire des trucs géniaux.»

Christine Salvadé en est elle aussi convaincue. «Ce théâtre n’offrira pas seulement aux habitants l’opportunité de voir ce qu’on ne voyait jamais ici, il permettra aux compagnies régionales de s’adosser à cette structure pour qu’elles aient plus de moyens via un système de coproductions. Elles pourront ainsi se montrer plus ambitieuses et tourner davantage.»

En juin, Robert Sandoz et sa brigade de bleus ont joué les postiers, à vélo. Ils ont parcouru, sous la pluie parfois, bois, villes et villages, histoire de propager la bonne nouvelle. Le ciel crachait sa mauvaise humeur, eux chantaient leur bonheur de distribuer le programme du théâtre «Quand je raconte cette histoire à mes amis artistes, ils sont babas, cela les fait rêver, s’emballe Lionel Frésard. Si un tel théâtre avait existé à mes débuts, je serais retourné dans ma région après le Conservatoire à Lausanne. Je suis persuadé qu’il va donner envie à des talents d’ici ou d’ailleurs de s’implanter dans le coin.»

«Je me dis parfois qu’ils n’ont pas choisi la bonne personne, s’inquiète Robert Sandoz. Je suis un directeur qui fait semblant de savoir. Mais l’avantage, c’est que quand on fait semblant, on découvre qu’on sait.» Son talent consiste à bricoler avec brio des fables qui enchantent souvent. L’artiste selon lui doit montrer qu’il existe une multitude de chemins buissonniers et qu’il est possible d’éviter le bitume de la routine. C’est le genre de postier qui zigzague, mais qui ne perd jamais son cap. On a tous envie de faire passer le message avec lui: le Théâtre du Jura marche sur des échasses et il ira loin.


* Théâtre du Jura, Journées portes ouvertes sa 9 et di 10, rens. www.theatre-du-jura.ch


Martial Courtet: «Cette réalisation relève du miracle»

Le ministre jurassien a payé de sa personne, explique-t-il, pour trouver les financements de la plus grande structure culturelle jamais construite dans le canton

Sa plus grande fierté. Un dossier herculéen. C’est ce qu’affirme Martial Courtet. Le ministre de la Formation, de la Culture et des Sports a mobilisé toutes ses ressources pour que le Théâtre du Jura se dresse à la route de Bâle, entre le cœur historique de Delémont et la gare. Cet amateur éclairé de bière, marcheur aussi dans le désert, serait plutôt du genre endurant. Il raconte son marathon.

Le Temps: Vous parlez de «miracle» à propos de ce théâtre. N’est-ce pas un peu lyrique?

Martial Courtet: Non. Nous sommes passés par tous les états d’âme. Je vous rappelle par exemple que les cantons du Jura et de Berne avaient un projet de Centre interjurassien d’expression des arts de la scène (CREA). Nos voisins bernois y ont renoncé en 2010. Il a fallu remettre l’ouvrage sur le métier. Quand j’ai pris mes fonctions en 2015, le parlement a voté un crédit de 14 millions pour la construction du Théâtre du Jura, mais à la condition que nous trouvions 8 millions de fonds privés. Cette somme peut paraître modique, mais c’est énorme. Avec le Conseil de fondation de l’institution et l’Office cantonal de la culture qui a fait un travail extraordinaire, nous avons dû trouver cet argent. On me disait qu’on n’y arriverait jamais. Nous avons démarché des entreprises locales, elles ont dit oui. Mais ce n’était pas assez. Le Conseil d’Etat bâlois nous a aidés: des entreprises bâloises ont accepté de contribuer à ce financement. C’est un signe fort: ce théâtre est celui d’une région et les francophones qui vivent à Bâle savent qu’ils y seront chez eux.

Que va changer cette institution?

Nous avons une grande tradition régionale. Il s’agira de maintenir cette vitalité tout en l’enrichissant d’une offre nouvelle, des spectacles venus d’ailleurs dont nous étions privés faute d’infrastructures. L’autre changement concerne nos artistes: ils pourront répéter leurs créations dans ce théâtre qui sera non seulement leur maison, mais aussi une vitrine.

Comment évoluera la dotation du canton?

Pour la saison 2022-2023, 1,5 million sont prévus. Mais la balle est dans le camp du Conseil de fondation du Théâtre du Jura. Un franc trouvé par lui déclenche 2 francs du canton, le plafond étant fixé à 1,8 million.

L’attente de la population est-elle aussi grande qu’on le dit?

Je le crois. Les gens qui ne sont pas intéressés par le théâtre vont découvrir que cette scène offre des spectacles de tout genre, de cirque comme de musique. Cette institution ne vise pas qu’une élite comme certains feignent de le croire. Elle a vocation à être populaire.


Un nouveau souffle en chiffres

444: Le nombre de places de la grande salle, la petite en compte 100.

1,5 million: La dotation du canton pour la saison 2022-2023 sur un budget de 2,5 millions.

20: Le nombre de personnes engagées – soit l’équivalent de 12,5 pleins-temps.

20 (bis): La largeur en mètres de la grande scène pour 13 mètres de profondeur.