Théâtre kabuki, arrêts sur image

Beaux-arts Une collection d’estampes pour cueillir le jeu scénique du Japon traditionnel: c’est ce que propose le Cabinet d’arts graphiques à Genève

Les portraits d’acteurs sont au centre de l’exposition

Le «geste suspendu» du titre de l’exposition d’estampes japonaises au Cabinet d’arts graphiques du Musée d’art et d’histoire de Genève fait allusion au mie, suspension de l’action et exacerbation de l’expression de l’acteur dans une pièce du théâtre kabuki. Cet arrêt sur image est utilisé par les peintres, qui tiennent ainsi, et restituent, le moment clé, l’image qui donnera une bonne idée à la fois de l’intrigue et du talent du comédien. Cette superbe exposition, destinée à mettre en valeur et à présenter au public les moments choisis de la collection genevoise d’estampes japonaises ou ukiyo-e, se réserve au thème du théâtre kabuki. Ce genre épique qui célèbre les hauts faits des héros de légende a favorisé la production de gravures sur bois très populaires et largement diffusées.

A Genève, le fonds est né lorsque le musée s’est procuré auprès d’Emilia Cuchet-Albaret, poétesse et collectionneuse, un lot de 300 feuilles, complété vingt ans plus tard par un don de la même personne, et bien entendu par différentes acquisitions ultérieures. Néanmoins, l’oubli a longtemps prévalu dans la gestion de ce trésor, exhumé aujourd’hui avec la collaboration des universités de Zurich et Kyoto. Modeste était la vocation première des «images du monde flottant», qui s’inscrivaient sur des papiers d’emballage, des feuillets annonçant des spectacles, des objets courants tels que des éventails ou même des raquettes destinées au jeu…

Outre le paysage et la thématique érotique, les sujets le plus souvent traités lors de la période d’Edo (de 1615 à 1868) étaient les vedettes du théâtre kabuki et les «belles femmes», soit les prostituées. Une censure très stricte, d’autant plus stricte que l’ampleur de la diffusion représentait un danger aux yeux des autorités, limitait en effet le choix – les thèmes politiques, mais aussi les catastrophes naturelles, étaient bannis. Ce qui n’était pas le cas du sexe, contrairement à la censure pratiquée en Occident.

La plupart des estampes exposées, dont les coloris sont dans un remarquable état de conservation, sont signées Utagawa Kunisada – le premier (1760-1865) ou le deuxième (1823-1880). On doit à ces deux peintres très prolifiques ces portraits d’acteurs, alors de véritables stars, soit en gros plan, dans leurs rôles respectifs, soit dans des compositions plus soignées et complexes, les surimono, où l’acteur apparaît parfois dans sa vie privée. Les portraits commémoratifs, après le décès de ces acteurs, étaient pour leur part plutôt le fait d’artistes moins cotés, pour certains demeurés anonymes.

Judicieusement agencée, la présentation inclut, en guise de légendes, de petits cartels dont la facture épaisse et les bords imprécis insistent sur la nature de ce support, le papier, si essentiel au Japon. Deux grands panneaux publicitaires, à la gouache, interpellant le badaud et l’invitant au spectacle, ouvrent et concluent le parcours sur une note joyeuse et animée. On se réjouit de découvrir un autre volet de cette collection (qui se monte à plus de 1000 feuilles, sans compter les livres). Le choix est vaste: durant les époques d’Edo et de Meiji, les artistes nippons ont produit quelque 400 000 motifs. La moitié de ceux-ci, il faut le relever, s’intéressaient aux acteurs, personnages importants de la vie culturelle et sociale.

Le geste suspendu. Estampes kabuki. Cabinet d’arts graphiques (promenade du Pin 5, Genève, tél. 022 418 27 70). Ma-di 11-18h. Jusqu’au 11 janvier 2015.

Outre le paysage et l’érotisme, les sujets les plus traités étaient les vedettes du kabuki et les prostituées