D'un côté, sous la plume de Marivaux, deux jeunes aristocrates se travestissent pour tester la validité de leur amour. De l'autre, sous le regard aigu de Gorki, une bourgeoisie aisée laisse ses idéaux égalitaires au vestiaire et flotte entre plaisir et regret. Le point commun entre Le Jeu de l'amour et du hasard, au Théâtre de Carouge, et Les Estivants, à l'affiche de la Comédie de Genève ces jours, avant Vidy-Lausanne? Un décor en pente. A la fois tremplin vers le public et paroi d'entomologiste propre à épingler les comédiens. Une belle occasion de s'interroger sur ce leitmotiv scénographique: où, quand, comment et pourquoi la pente dans l'histoire du théâtre? Ça déboule.

D'abord les images. Sylvia (Alexandra Tiedemann), fillette bien née, prend les traits de sa domestique Lisette pour mesurer l'amour de son promis. A elle donc, d'accomplir les tâches du foyer. Sur un plateau incliné percé de huit portes horizontales, œuvre de Philippe Mièche, la belle, chargée d'une literie, négocie un passage délicat entre le bord du plateau surélevé et une des trappes. Elle tangue - on retient son souffle. Comment mieux dire l'embarras de l'usurpatrice?

Au Théâtre du Passage, première neuchâteloise des Estivants. Barbara, hôtesse de la datcha et pasionaria, règle son compte à l'assemblée anesthésiée par les plaisirs de l'été. «Je vais partir! Loin d'ici, où tout pourrit, tout se décompose.» Trônant en haut du radeau, cette partie boisée et très accidentée (18%) du décor de Gilles Lambert, Natacha Koutchoumov lance ses traits à la face de ses invités médusés, agrippés aux flancs de la pente comme des cachalots échoués.

Rapports de force, tremplin vers les plaisirs ou vertige de la conscience, la pente définit et rythme le récit. «Pour nous, il s'agissait d'abord de ressusciter le tréteau, cette forme initiale du théâtre», explique Philippe Mièche, scénographe du Marivaux. «Un peu comme une île qui permet un focus sur ces jeunes un peu égarés.» Et la pente? «Elle répond à une question de visibilité. Vu la grande déclivité de la salle de Carouge, le plateau en pente pousse les acteurs en dehors du cadre de scène à la rencontre des spectateurs.»

Sans compter la constante mobilisation physique exigée par l'inclinaison. «Un tel décor réveille le corps. Souhait récurrent du metteur en scène Jean Liermier pour lequel j'ai déjà imaginé des rochers, collines ou autres obstacles avec lesquels l'acteur doit se mesurer.»

Mais rien de sadique cependant. «Avec une pente de 13-14%, la déclivité reste humaine. On est bien au-delà des 6% de la rampe d'accès des handicapés, mais loin d'un pourcentage qui supposerait un tour de force, une souffrance.»

A penser pente, on pense courses, élans, grands mouvements. «Moi, je pense plutôt verticalité, immobilité», corrige Gilles Lambert, auteur du décor des Estivants. «Dans le Gorki, la partie très en pente qu'on appelle le radeau ménage des moments d'exposition. Comme si on punaisait une image sur une paroi. Il s'agit de figer les choses, de les dresser.» Une tradition dans l'histoire du théâtre? «Oui, la première occurrence de la pente chez les Grecs correspond à cette utilisation.» Dans la tragédie, pas question de tuer les personnages en scène. Occis en coulisse, les Agamemnon et autres victimes de la colère divine revenaient sur un praticable incliné, monté sur roulettes qui les exhibait aux pleurs du public.

«A la Renaissance, poursuit Gilles Lambert, la pente a permis de rendre l'effet de la perspective, souci de cette époque cosmique qui voulait inscrire l'homme dans l'univers.» Ainsi, le décor en pente suggérait sur huit mètres une profondeur de 80 mètres. «Mais là, les comédiens ne pratiquaient pas la pente, ils jouaient devant, à plat, jusqu'au moment où des inventions ont permis à l'acteur de rentrer dans l'image.»

Et, durant le XXe siècle, qu'est-ce qui a déclenché cette déferlante de pentes? «Je dirais que c'est l'architecture des années 60. Un architecte comme Claude Parent a développé des habitations dont les circulations étaient constituées de rampes. Quête de douceur et de fluidité. De la même manière, sur les scènes, on a libéré les parcours des comédiens, recherché le naturel et, petit à petit, remplacé l'escalier cher à au célèbre scénographe genevois Adolphe Appia, par des pentes.»

En revanche, selon ce spécialiste des esthétiques théâtrales, aucun grand metteur en scène ne s'est spécialement attaché à ce profil scénographique. «Au contraire, le tandem formé par Patrice Chéreau et le scénographe Richard Peduzzi a pratiqué l'écrasement avec des comédiens jouant à plat, surplombés par de hauts bâtiments. Le metteur en scène américain Bob Wilson privilégie l'image statique, la réalisation de tableaux. Quant à Peter Brook, son idéal d'espace vide et de théâtre spontané s'accommode mal d'un décor en pente, forcément perfectionné.»

Dans Les Estivants, au moment où elle se rebelle, «Barbara monte en haut de la colline pour voir au loin, voir ce qu'il y a derrière», rêve encore Gilles Lambert. Sur cette pente raide, la comédienne lutte contre un inconfort physique, mais le personnage rayonne au comble de l'euphorie idéologique. C'est surtout ça, la pente: un indice symbolique à destination du public.