exposition

Le théâtre de l’expérience

De Vermeer à Picasso, la tradition de l’atelier

Après la mort de Picasso en 1973, les experts chargés de faire l’inventaire de ses maisons et de ses ateliers ont répertorié 1885 tableaux, 15 000 dessins, 1228 sculptures, des milliers de gravures, des centaines de céramiques et un nombre incalculable d’objets de toutes sortes allant des billets de corrida aux tickets de métro et aux bouts de ficelle sans destination, ainsi qu’une collection de peintures où figurent Cézanne et Matisse. Picasso accumulait, gardait tout, laissait tout en plan, ou plutôt à disposition. Car chaque chose était susceptible de revenir à la surface, d’être reprise dans une nouvelle œuvre, combinée avec une autre pour devenir une sculpture.

L’exposition du Musée d’art et d’histoire de Genève donne une idée de ce qu’étaient les ateliers de Picasso depuis le début du XXe siècle. On y voit quelques-unes des sculptures qu’il a faites avec des matériaux de récupération et avec les jouets de ses enfants. On y découvre des tables chargées de céramiques achevées et en cours de travail. Des dizaines et des dizaines de toiles appuyées sur les murs. Un univers que David Douglas Duncan définit en disant que ce qui l’avait d’abord frappé dans cette vie qu’il saisissait avec son appareil photo, c’était le travail, le travail, le travail.

Dans la machine à créer

Quand il arrivait dans une nouvelle maison dont il ferait son atelier, Picasso commençait presque toujours par peindre une vue de ce qu’il voyait par la fenêtre. Une distraction comme une signature, pas plus. Ensuite, tout se passait à l’intérieur. Ainsi, à partir de son installation en 1955, il fait de nombreux dessins de La Californie, et des tableaux… Une pénombre où l’on voit d’autres tableaux terminés ou des toiles encore vierges, mais aussi la courbe des murs, les enfilades.

Picasso à l’œuvre. Dans l’œil de David Douglas Duncan lève un coin du voile sur l’univers du créateur, voire même sur la machine à créer. Car l’atelier est à la fois la matrice de l’œuvre et le lieu de son expérience. Dans l’introduction à une série d’essais regroupés sous le titre Les Vexations de l’art (Gallimard), Svetlana Alpers écrit: «A compter du XVIIe siècle et jusqu’au cœur du XXe, en gros de Vermeer jusqu’à Matisse et Picasso, une succession de peintres européens ont pris l’atelier pour le monde. Ou, pourrions-nous dire, l’atelier est le lieu où on fait l’expérience du monde, tel qu’il entre dans la peinture. C’est sans précédent.»

L’atelier comme monde est-il aujourd’hui remplacé par d’autres pratiques, par un autre cadre de travail et par d’autres expériences? Cette période est-elle terminée? A voir Picasso tel que le montre David Douglas Duncan, on peine à croire qu’elle restera sans suite.

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