C’est une scène d’anthologie. Tour à tour, Marjorie et Daniel débarquent dans le bureau de Julien, leur supérieur, pour cafter l’un sur l’autre et, au fil de cette déferlante de parano réciproque, les deux employés se décomposent physiquement, devant nous, sur le plateau du Théâtre du Loup. Rémi De Vos est un virtuose des montées en puissance absurdes. Il vient de le prouver dans Trois Ruptures, aux Amis, à Carouge. Il le prouve à nouveau dans Je préférerais mieux pas, pièce inspirée de la célèbre formule de Bartleby, ce copiste imaginé par Herman Melville en 1853 et qui, dans son refus du jeu professionnel et social, va jusqu’à la disparition totale.

Totale, c’est aussi la signature de Rémi De Vos, bientôt 58 ans, qui voit les choses en grand. Contrôleuse du travail en transe, ambulancier flottant ou déménageur très spécial, ses rebelles n’ont l’air de rien, mais font de gros dégâts dans la logique d’Etat. Dans la mise en scène type pliage japonais de Joan Mompart, qui a commandé le texte à l’auteur, le résultat est jouissif et effrayant à la fois.

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Une autre scène d’anthologie, dans ce spectacle qui n’en manque pas? Lorsque les commissaire, huissière de justice et serrurier se pressent chez une locataire mauvaise payeuse dans l’idée de la déloger et que le déménageur de service, un temporaire bac +7 qui a décidé de penser, «préférerait mieux pas». Stupeur de la commissaire, interprétée par la renversante Valérie Crouzet qu’on a déjà tant appréciée et vantée chez Dan Jemmett. Elle suffoque, s’époumone, gère le récalcitrant (Samuel Churin, excellent) en même temps que la locataire suicidaire et, rien à faire, bute sur le refus de servir du sherpa éphémère. O rage, ô désespoir, comment conserver le sens de son existence quand sa fonction de fonctionnaire fonctionnant est subitement piétinée?

Trous d’air et traits stressants

Au Théâtre du Loup, à Genève, avant le CO2 de Bulle, Joan Mompart a décidé de rire de ces trous d’air, redoutables armes contestataires. Mais il montre aussi à quel point notre équilibre dépend de ces soumissions au quotidien. Ainsi, quand la résistance sonne, Le Sacre du printemps résonne. Comme dans un film d’horreur, la partition de Stravinski revisitée par Olivier Gabus lance ses traits stressants sur les souris prises dans le piège d’un monde qui se rétrécit subitement. Car changer la routine, c’est d’abord perdre en sécurité avant de gagner en légèreté.

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Ce vertige est d’ailleurs nommé par Baptiste Coustenoble, lui aussi excellent, dans le sketch hilarant où des boss au féminin martyrisent leurs employés masculins. Et ce vertige est encore figuré en scène par des corps qui penchent, cèdent, flanchent. Des corps souffrant, tendus à craquer pendant la lutte avant de se dégonfler comme des baudruches au moment du retrait. Il y a un côté mise à mort de la norme dans cette pochade comico-tragique. Et cette crucifixion est d’autant mieux réussie que Joan Mompart, qui n’est déjà pas un mou du plateau, a sollicité le talent chorégraphique de Nicole Seiler. Ainsi, les corps parlent et disent la souffrance de l’employé qui ploie…

Origami affamé

Mais impossible de parler de ce très beau travail sans nommer la scénographie que Valérie Margot a conçue avec le metteur en scène. Cette feuille de papier géante, pliage japonais menaçant qui, mue par son appétit blanc, mange petit à petit les employés gris souris. Le dispositif, qui se referme telle une trappe, exprime parfaitement le côté boîte des… boîtes, entreprises, sociétés, bureaux, etc. Et raconte également l’idée de cases et de grilles sociales, d’autant que les vidéos de Jérôme Vernez et de Frédéric Choffat viennent encore quadriller cette surface.

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Le malaise est intérieur, alors? L’homme se souvient de son animalité première et pleure les murs qui l’enserrent? Non, l’enfermement peut aussi agir à l’extérieur, répond l’auteur. Quand, dans un des six tableaux, Magali Heu, la précision chirurgicale, se transforme en contrôleur du travail – et pas «contrôleuse, s’il vous plaît, car on ne dit pas pédégère» – elle entre en transe entre ciel et terre, c’est-à-dire sur les échafaudages de l’entreprise Trébuchet – un nom qui en dit long – et échafaude toutes les chutes et autres catastrophes qui pourraient arriver sur cette installation. On appelle ça la contrôlite, une politique du pire qui fait des ravages dans les meilleures familles…

Ça tangue pour le rebelle solitaire

On l’a compris. Rémi De Vos et Joan Mompart plaident pour le pas de côté, la virgule qui rompt la monotonie de la phrase, la prise de liberté. De quoi s’affranchir de tout enfermement, professionnel et social, mais aussi moral et mental. Ni l’un ni l’autre n’ignorent cependant la difficulté de cette croisade et, surtout, son inconfort. A sortir du rang, on n’est plus soutenu par la masse et, parfois, ça tangue sévère pour le dissident. Ce spectacle, qui est un bijou de mise en scène, montre très bien le vertige du rebelle solitaire.


Je préférerais mieux pas, jusqu’au 1er mars, Théâtre du Loup, Genève. Le 19 mars, CO2, Bulle.