Le rêve réalisé d’une enfant de la scène. Le sien, qui plus est. Au Théâtre du Loup à Genève, la jeune comédienne Lola Riccaboni signe son premier spectacle comme metteuse en scène, et c’est une réussite. Elle monte Miranda, reine de quoi?, d’après un conte de la Française Jo Hoestlandt, une histoire qu’elle a dans la peau et qu’elle a adaptée avec sa sœur, Juliette Riccaboni.

Une histoire de famille, donc, pour en raconter une autre. Une fillette née dans un cirque se voit sommée de prendre son vol. Elle est devant vous justement, guettée par la grande bouche d’un chapiteau rouge, par les pupilles d’un lion amical, par le clavier et les cordes de deux musiciens enchanteurs, par une roulotte facétieuse. Elle porte une salopette et une casquette de travers. Elle voudrait bien que ses 7 ans durent toujours. Elle voudrait bien ne jamais avoir à décider de son destin. Mais Jo Hoestlandt a d’autres vues pour son héroïne.

L’étoffe du Loup

Si Lola Riccaboni a choisi d’entraîner ses camarades Lucie Rausis, Janju Bonzon et Cédric Simon sur cette piste aux étoiles, c’est que ce texte est une boussole. Enfant, elle a lu la fable de cette Miranda qui grandit entre une mère trapéziste et un père à la moustache roublarde qui tient les rênes du cirque. Elle-même est la fille de deux artistes, le scénographe Eric Jeanmonod, qui cosigne le décor, et la danseuse Rossella Riccaboni, qui a veillé sur la chorégraphie. Comme Miranda, elle a applaudi, petite, de merveilleux animaux, le Krazy Kat de George Herriman ou les éléphants de Russell Hoban. Ce bestiaire, c’est celui du Théâtre du Loup, fondé en 1978 par Eric Jeanmonod, Véronique Berthet et l’architecte musicien Sandro Rossetti.

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C’est de cette jungle poétique que Lola Riccaboni sort. Et c’est son étoffe qu’elle renouvelle à sa façon aérienne et musicale. Miranda, donc. Mirandus aussi. Le personnage se dédouble, tantôt garçon, tantôt fille. Mais voici que les musiciens Simon Aeschimann et Sylvain Fournier donnent la cadence. Une môme aux oreilles de Mickey est attrapée par deux éléphanteaux. Ils soulèvent l’intrépide, «tournicoti, tournicoton»: elle disparaît, puis réapparaît à la vitesse de l’éclair. Miranda alors: «Je crois que j’aurais voulu faire la petite souris toute ma vie.»

Tempête de cinéma

Les histoires qui bordent nos rêveries sont cruelles. Sur son trapèze, Lola Riccaboni est royale en mère initiatrice. Elle se balance, à l’horizontale, dans un justaucorps sorti d’une malle bringuebalante, comme la comédienne Gina Lollobrigida dans Trapèze, ce film où un voltigeur (Burt Lancaster) aux ailes coupées après une chute apprend à un jeune garçon les secrets du métier.

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Sur sa barre, donc, elle pirouette, s’élance comme un grand oiseau d’un canyon lunaire. A un moment, elle pique du nez et on tremble pour elle. Dans sa bouche, ces mots: «Je prie toutes les étoiles de me garder de la chute.» Miranda, reine de quoi? se déploie sur le fil de la mélancolie. Une gamine doit faire le deuil de l’insouciance. Le cirque Decrepito a sa gloire derrière lui. La fête est passée et Miranda ne sait quel sera son royaume.

Mais sur les vestiges de cette fortune passe une tornade de gaieté, comme pour suggérer que les machineries d’autrefois n’ont pas dit leur dernier mot. Preuve: l’extraordinaire tempête que Lola Riccaboni et sa bande déclenchent, une de ces tempêtes de cinéma dignes d’un Federico Fellini. Nous voilà rincés, émerveillés, soulevés. Sur le trapèze, au fond.


Miranda, reine de quoi?, Genève, Théâtre du Loup, jusqu’au 12 déc.; rens. www.theatreduloup.ch