Un bruit de machines de guerre, des rotors d'hélicoptères et les cris de terreur agressent les tympans. Le crescendo est insoutenable. L'obscurité persiste. Suit le générique comme au cinéma: les noms du metteur en scène et des acteurs, défilent sur le voile noir qui dissimule encore le plateau. Pourtant, ce soir, c'est au théâtre, au Schiffbaude Zurich que le cinéaste zurichois Samir, réalisateur du film Snow White avec Carlos Leal (2005), convie, en tant que metteur en scène, les spectateurs.

Et le défi est de taille. Le thème est délicat, la matière est brute: un scénario écrit en quatre jours par le jeune auteur britannique Simon Stephens. La pièce s'appelle Motortown, traite du retour de la guerre en Irak d'un soldat anglais et frappe à grands coups. On en ressort tout sauf indemne. Avec de la peine à trouver les mots, à la fois victime et bourreau. Séduit et dérangé.

Ça se passe dans l'est de Londres; plongée dans une journée de Danny, jeune soldat de retour des camps de Bassorah. Seul, privé de ses repères: «J'ai rien contre la guerre. Elle me manque. Le problème c'est de revenir ici», assène-t-il. Anti-héros, isolé de tous sauf de son frère attardé Lee, Danny apprend que son ancienne petite amie refuse de le voir, effrayée par les lettres bizarres qu'elle a reçues de lui. Elle qui fut la seule motivation d'un retour. C'est le début de retrouvailles avec un monde qui lui est devenu étranger, qui le pousse au crime. Danny s'effrite, au fil des séquences, ni héros ni victime, Avec toujours la guerre dans sa tête.

Samir a été convaincu par l'actualité du thème et l'architecture de la pièce. Homme de cinéma producteur, documentariste, il entre ici dans l'habit du metteur en scène déjà endossé il y a quatre ans pour une pièce écrite de sa main et traitant aussi de l'Irak (Norman Plays Golf). Là où il est né en 1955 (lire ci-dessous). Cette fois-ci, c'est le directeur du Schauspielhaus, Matthias Hartmann, séduit par Snow White, qui a encouragé ce virage vers la scène, lui glissant une sélection de pièces. Samir s'est arrêté sur Motortown et les «dimensions universelles» du texte de Simon Stephens.

A 35 ans, ce dramaturge, présent jeudi à Zurich pour cette première en allemand, est applaudi comme l'une des jeunes plumes anglophones talentueuses. Il a écrit Motortown au début juillet 2005, lorsque Londres gagne l'organisation des Jeux olympiques de 2012 et devient, peu après, théâtre d'une action terroriste. De ce croisement d'euphorie et de terreur jaillit un texte à couteaux tirés sur la violence d'une société en guerre. Son langage est cru. Ses phrases courtes, répétées sont des lames incisives, avec des déclarations qui frôlent parfois le cliché. Il égratigne aussi les illusions des anti-guerre. «J'ai voulu écrire une pièce qui soit contradictoire, douloureuse et sombre parce que notre culture est contradictoire, douloureuse et sombre.»

Avec Samir se dégage dès les premières minutes la trace de l'homme de cinéma. Il y a le générique, les images filmées dans Londres en arrière-fond, le coupage des séquences marqué par un violent néon qui défile et éblouit le spectateur, touché dans sa chair. Mais cela reste discret. Danny ne quitte pas la scène, fondu enchaîné d'un épisode à l'autre souligné par le glissement des éléments de décor. Et c'est bien vu.

Au-delà, le metteur en scène a voulu un plateau sobre, pour un langage des mots suffisamment saillant. Malgré des épisodes et des dialogues qui parfois pèchent par leur longueur, la pièce trahit l'urgence de son écriture, le trouble du monde qu'elle dépeint. Elle avance par séquence, avec pour schéma la décrépitude du soldat plongé dans une société devenue étrangère, où il ne parvient plus à être entendu. Et où chacun, opposé ou non à une mobilisation armée en Irak, peut retrouver sa propre guerre.

Motortown. Schiffbau (http://www.schau spielhaus.ch). Jusqu'au 17 décembre.