La laideur est un sujet irrésistible, mais délicat. Chaque époque a ses canons et ses armes pour disqualifier ceux et celles dont le visage ne lui revient pas. Ecoutez ce dialogue, dans une pénombre digne de La Petite Boutique des horreurs, au Théâtre Pitoëff à Genève. Lette, ingénieur surdoué, s’étonne devant son chef de ne pas être mandaté par sa boîte pour présenter devant un parterre de riches clients son extraordinaire invention – un connecteur de courant. Le patron lâche, et c’est un couperet: «Vous devriez être au courant. […] Vous avez une tête pas possible. […] Vous ne pouvez rien vendre avec cette tête.»

Lionel Brady, bras ballant, remarquable de neutralité en homme foudroyé, encaisse l’offense. Dans la salle, on est pris d’emblée par la violence de cette exécution. La suite n’est pas piquée des hannetons. Dans le hall qui sert de décor au Moche, cerné par des portes miroitantes, guetté, en son centre, par un fauteuil d’opération qu’on devine sadique, le même Lette supplie son épouse de lui dire la vérité. Cavalière dans sa fourrure synthétique noire, la comédienne Marie Druc enrobe de miel l’estocade: «Intérieurement, tu es très beau. […] Tu as une tête si catastrophique que tu ne peux rien vendre.»

Narcisse chasse Quasimodo

Cruelle satire que celle de Marius von Mayenburg, cet auteur allemand très joué en Europe, traduit aux Editions de l’Arche par Hélène Mauler et René Zahnd. On peut la traiter de manière clinique, ce qu’avait fait avec succès le Genevois Julien George au Théâtre de l’Alchimic en 2016. On peut choisir la voie fantasmagorique, c’est celle que Valentin Rossier a privilégiée. Un cauchemar sans fin au fond. Lette est aux enfers, ceux du capitalisme, ce concours de beauté permanent. Il en descend les marches, jusqu’à la salle du chirurgien esthétique, un docteur extravagant et emperruqué – Valentin Rossier lui-même qui joue les deux faces du pouvoir, celle de l’entreprise et celle d’une science sans conscience. Le miracle va suivre: Quasimodo devient Narcisse. Toutes les femmes sont à ses pieds, à commencer par la sienne.

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Si le spectacle déçoit alors, ce n’est pas seulement parce que Valentin Rossier épuise, en forçant sur la désinvolture, le potentiel dramatique très relatif de son personnage, cet accro du bistouri. C’est parce que la charge, après des prémices fracassantes, s’avère sans grand intérêt dans ses développements narratifs, malgré Marie Druc et Camille Figuereo qui changent de perruque comme d’identité avec une maestria et un plaisir contagieux. Une cliente fortunée, cougar refaite de la tête aux orteils comme il se doit, appâte du haut de ses 70 ans, le beau Lette. Son fils, gay et gentiment vicieux, est invité à assister aux ébats. Marius von Mayenburg tire à la ligne.

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Julien George avait le coup de crayon incisif: sa mécanique était cinglante, au point de gommer les faiblesses de l’opus. Valentin Rossier, lui, fidèle à une ligne qui lui réussit souvent, est un peintre atmosphérique. Avec la complicité du compositeur David Scrufari et de l’éclairagiste Davide Cornil, il crée un climat d’inquiétante étrangeté. Mais si cette manière faisait merveille l’été passé dans Trahisons d’Harold Pinter, elle ne sied pas à la prose de Mayenburg. Trop esthétisé, Le Moche se dilue en eaux troubles.


Le Moche, Genève, Théâtre Pitoëff, jusqu’au 19 déc.