La question peut paraître oiseuse, elle est essentielle. Où s'asseoir au théâtre? Au parterre? Dans une baignoire, avec une baronne - comme chez Proust? Au pied de la scène, histoire d'essuyer l'embrun du drame? Ce tourment était le mien l'autre jour dans une grande salle romande. C'était soir de première. Le théâtre était bondé. A l'entrée, on me donne un billet - c'est le privilège du critique -, la place est numérotée. Je suis affecté au premier rang, qui n'offre pas a priori un point de vue idéal. Le metteur en scène a sans doute souhaité que j'observe de près le jeu des acteurs, que je vive la représentation en symbiose avec le plateau. C'est ce que je me dis. Le spectacle est beau. Et je repars conquis. Deux jours plus tard, je reçois un téléphone navré du théâtre: «On est désolé, cette place ne vous était pas destinée, revenez voir le spectacle quand vous voulez!»

Y aurait-il une place plus désirable que les autres? Le centre, dit-on souvent, d'où l'on peut embrasser le spectacle. Le metteur en scène s'y tient pendant les répétitions; il y architecture son édifice; c'est à cet endroit, en fin de compte, qu'il espère voir le critique s'installer pour qu'il puisse apprécier la portée de son geste.

Comme le peintre, le metteur en scène prémédite le circuit du regard. Il en balise le chemin, le structure, et assigne, de fait, une place au spectateur. Mais la pièce vivante se distingue du tableau par au moins deux aspects: elle est mouvement, c'est-à-dire espace de surprise, et durée. Sa saisie n'est pas immédiate, mais progressive. Sa lecture s'apparente à un exercice d'endurance qui autorise la distraction, la rêverie aux dépens de la représentation - c'est-à-dire aussi grâce à elle. Face à une œuvre qui sollicite la vue comme l'ouïe, qui se développe par friction du verbe et du geste, la tentation est forte de privilégier la bande plutôt que la voie royale. Jusqu'au milieu du XXe siècle, le spectacle occidental s'organise autour et au nom d'une autorité, celle du prince, celle d'une figure de l'artiste, celle plus tard du metteur en scène. Aujourd'hui, cette vision centripète a en partie vécu.

Le mot d'ordre a changé. Il faut être buissonnier pour jouir du sens. S'égarer avant d'interpréter; privilégier l'indice plutôt que l'intégralité de la toile. Alors, où s'asseoir chez Molière? A bas les principes! Pour une vue d'ensemble, le fauteuil du prince sied. Pour le spectateur sportif qui aime à penser que le spectacle tout entier est un corps suant et postillonnant, une fabrique à humeurs, le premier rang est recommandé. La leçon d'une certaine modernité - celle qui s'exprime à travers ce que les plasticiens appellent des installations -, c'est qu'il n'y a pas de position idéale. L'essentiel, c'est la disposition. Au théâtre, une attention à l'accident.

* Responsable de la rubrique culture