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Du théâtre en plat du jour

L’association Midi, théâtre! propose des spectacles courts avec un repas à l’heure de la pause déjeuner. Sept salles de Suisse romande sont associées au projet

Gwenaëlle Lelièvre, initiatrice du projet Midi, théâtre! était libraire avant de devenir administratrice de compagnies. Or les libraires ont une conviction – «Peu importe ce que les gens lisent, pourvu qu’ils lisent» – et une obsession d’amener au livre et dans les librairies ceux qui ne les fréquentent pas. Si Gwenaëlle Lelièvre a changé de métier, l’obsession d’appâter le public l’a suivie au théâtre: comment y amener ceux qui n’y vont jamais, parce que c’est trop tard, trop cher, trop impressionnant ou simplement pas familier?

Elle a imaginé des pièces de théâtre à voir à midi, comme des intermèdes. Elle a posé le cas lors d’une formation en gestion culturelle à l’Université de Lausanne, bouclée par un mémoire en 2010. Interrogé des directeurs de théâtre, du public, des subventionneurs, des troupes, des critiques; cherché ce qui se faisait ailleurs ou dans d’autres domaines. «J’ai découvert toute l’offre musicale, sportive, éducative, dont on peut profiter à midi dans les centres urbains, relate-t-elle. Mais, côté théâtre, presque rien.»

Voici donc, cet automne, la première saison de Midi, théâtre! «L’idée est de faire revivre le théâtre de tréteaux, explique l’initiatrice du projet. Un théâtre de jour, léger techniquement, au milieu de la cité, convivial. Les pièces, d’une durée d’une heure au plus, seront jouées dans les foyers des théâtres, accompagnées d’un repas. Pour trente francs maximum, on nourrit la tête et l’estomac. Certaines compagnies ont intégré le repas dans leur spectacle, en choisissant ce qu’on mange en fonction de la pièce. D’autres ont laissé au théâtre qui accueille le soin d’assurer l’offre.»

Côté public, Gwenaëlle Lelièvre compte certes sur les étudiants, les personnes retraitées ou libres de leur temps. Mais aussi sur la population qui travaille. On s’étonne: le midi des actifs n’est-il pas de plus en plus compressé, sous le poids des heures de travail, des trajets, des responsabilités familiales ou des loisirs à caser? «Pas forcément, estime l’organisatrice. Je constate que les temps privé et professionnel s’entremêlent de plus en plus et que, en corollaire, les horaires traditionnels de bureau tendent à s’assouplir.»

Manger est, en effet, une des activités possibles de midi, entre la socialisation professionnelle, le jogging, le cours de langue, la séance de yoga ou la visite chez le dentiste. La «pause» passe parfois par la culture: les amateurs de musique, classique surtout, connaissent la tradition des concerts de mi-journée. A Lausanne, par exemple, l’Orchestre de chambre (OCL) propose des «entractes du mardi» depuis longtemps. A Genève, le temple de la Fusterie accueille des «concerts sandwich» hebdomadaires. Et Musique sur Rhône, par des musiciens de l’OSR, réunit 500 personnes à chaque fois pour des programmes courts à tarif plus accessible que le soir; une formule qui a déjà 16 ans.

Augmenter l’offre avec du théâtre en journée, est-ce une réponse à une baisse de fréquentation des théâtres? «Pas du tout, s’étonne Gwenaëlle Lelièvre. Plutôt une manière de renouveler les pratiques. A Vevey, une femme a réservé avec une vingtaine de collègues un midi pour fêter son anniversaire. J’aime bien cette imagination du public.»

Gwenaëlle Lelièvre a fait naître une synergie entre sept lieux d’accueil et de production, liés par un fonds de partenariat. C’est «très exceptionnel, dit Brigitte Romanens, directrice du Théâtre de Vevey et partie prenante de Midi, théâtre!, que sept théâtres se retrouvent autour de la même table pour monter un projet. Les compagnies ont reçu carte blanche, mais elles ont dû s’adapter à une contrainte forte: concevoir un spectacle qui puisse être montré dans des espaces très différents qui ne sont pas des plateaux.»

Sur les six spectacles, quatre ont été entièrement écrits par les compagnies, deux sont des adaptations. Pourquoi ne pas puiser dans le répertoire, ne serait-ce que pour attirer le public avec des noms d’au­teurs confirmés? «On a planché sur la question, confirme Juan Diaz, administrateur de Nuithonie à Villars-sur-Glâne, autre théâtre engagé dans le projet. Le répertoire de format court n’est pas si vaste, on a donc laissé les compagnies – en l’occurrence, à Fribourg, Le Magnifique Théâtre – faire leur choix. Ces midis offrent des vitrines à des univers particuliers qui n’entreraient pas forcément dans les programmations du soir. C’est une saison dans la saison, où tenter autre chose. A Nuithonie, on a tout de suite dit oui puisque nous avons de l’espace et un restaurant.»

Tous les théâtres n’ont pas les mêmes facilités. Jean Liermier, directeur du Théâtre de Carouge, a décidé de ne pas participer au projet: manque d’espace, volonté de ne pas concurrencer les restaurants carougeois, et doutes sérieux quant à la disponibilité du public à la mi-journée. «Je leur souhaite de réussir. A Carouge, mon équipe travaille déjà à 150%; il me faudrait plus de personnel pour ce projet et je n’en ai pas les moyens.» Gwenaëlle Lelièvre envisage le long terme et compte sur l’intérêt d’autres institutions. «Des discussions sont en cours avec des théâtres. Cette année est celle de la ­découverte. On espère qu’elle se transformera en habitude. Il faudra plusieurs saisons pour asseoir le projet.»

Certaines compagnies ont intégré le repas dans le spectacle et choisi ce qu’on mange en fonction de la pièce

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