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Une première est fragile comme le cristal de Bohème. La nécessité d’un rodage est souvent admise. Les puristes sont donc priés de patienter.
© Pierre Dubois

Spectacles

Au théâtre, la première est souvent un leurre

Souvent pris d’assaut, les soirs de première sont rarement les meilleurs. Sur quelle représentation miser alors pour jouir pleinement du spectacle? Réponses d’artistes et de producteurs, de Jean-Luc Bideau à Brigitte Rosset, de Vincent Baudriller à Joseph Gorgoni

«Elle n’était pas au mieux ce soir, Isabelle Huppert.» «Oui, mais tu l’aurais vue à la première, tu aurais été saisi.» Un spectacle est un grand corps mouvant, il sidère un jour, il mollit un autre. Il fluctue par nature, même s’il ne faut pas exagérer ses variations – une œuvre forte possède une charpente, elle est animée par une vision. Le chasseur d’illusions nocturnes est donc condamné à cette question dont dépend tout son plaisir: sur quelle représentation miser?

Le soir où Vincent Macaigne s'est cabré

La première, pardi! Parce qu’elle a un goût que les autres n’auront pas. Une odeur fauve. La fragilité d’une ménagerie de verre. Parce que le trac pousse au dépassement. Parce que… Oui, mais il arrive que L’Epiphanie s’embrume et que les acteurs bataillent contre des moulins à vent. Pour certains artistes, cette mouture à peine sortie de l’athanor est un brouillon. Début septembre, ce diable de Vincent Macaigne se cabre ainsi face à l’obstacle, juste avant la création de Je suis un pays, au Théâtre de Vidy.

«Il aurait voulu une semaine de plus, sourit aujourd’hui Vincent Baudriller, directeur de la grande maison lausannoise. La veille de la première, il m’a dit qu’il ne souhaitait ni public ni presse. C’était évidemment impossible. Les acteurs ont donc joué et la représentation avait une superbe énergie.» Pour Vincent Macaigne, ce n’était pourtant encore qu’une ébauche.

Jean-Luc Bideau: «J'ai raté toutes mes premières»

Il n’est pas le seul à broyer du noir à l’accouchement. Valentin Rossier montait cet été Macbeth au Théâtre de l’Orangerie à Genève. A la fin d’une première bringuebalante mais applaudie, le comédien s’adressait, gêné, à la salle: «Nous sommes désolés, cette représentation n’était pas ce que nous voulions, nous avons eu des problèmes techniques.»

Ce tourment, Jean-Luc Bideau le connaît. Il a joué dans les plus grandes maisons, mais n’a jamais vécu la grâce, les soirs où le champagne est censé couler à flots. «J’ai raté toutes mes premières, à la Comédie Française comme ailleurs. Parce que la première est ce moment où vous découvrez un nouveau personnage: le spectateur. Et que celui-ci réagit à des endroits que vous n’aviez pas prévus. Il vous éclaire sur votre rôle et vous vous retrouvez déstabilisé.»

Les critiques pas toujours bienvenus

Faut-il alors renoncer à ce privilège très hypothétique d’assister à l’avènement d’une grande chose? Et si tel est le cas, sur quelle représentation faut-il parier? Faut-il attendre que le spectacle mûrisse, qu’il passe du très vert au goûteux?

Constat: une première est fragile comme le cristal de Bohème. A Paris, dans le théâtre public – les salles subventionnées – les critiques y sont invités, mais pas dans le théâtre privé, rappelle Brigitte Salino, critique vénérée au journal Le Monde. «On doit attendre au moins une semaine avant de découvrir une création.» Même système à Londres, observe Vincent Baudriller. La nécessité d’un rodage est souvent admise. Les puristes sont donc priés de patienter.

La règle d'or de Pierre Naftule

Mais tous les artistes ne l’entendent pas ainsi. Producteur de La Revue genevoise, Pierre Naftule estime que la satire «doit être parfaite le jour J, réglée à la virgule près. Je fais en sorte que le jeu soit maîtrisé trois semaines avant la première pour que nous ayons le temps de peaufiner tous les aspects techniques. Une Revue est une mécanique de précision.»

Directeur du Théâtre de Carouge, Jean Liermier est lui aussi intraitable sur la question. «Le démarrage est vital pour la réussite publique d’une création. Nous proposons un abonnement à un tarif préférentiel pendant la première semaine. L’idée, c’est que le public du début soit notre ambassadeur, que le bouche-à-oreille fonctionne.»

Mais une première peut aussi attirer parce qu’elle s’annonce instable, voire éruptive. «Je ne manque pas une première de Vincent Macaigne, confie Brigitte Salino. C’est comme assister à la fin d’un tableau, on voit le peintre au travail et c’est bouleversant. Mais ça ne m’empêche pas de retourner voir quelques semaines plus tard.»

Le cauchemar de Joseph Gorgoni

Une certitude à ce stade. Si ses fondations sont solides, un spectacle se bonifie. Joseph Gorgoni n’oubliera jamais le cauchemar de la première de A à Zouc, cette confession, loin de son double de fiction, Marie-Thérèse. «A la première, au Théâtre du Jorat à Mézières, j’étais malade de trouille. Il y avait mille personnes dans la salle et je priais pour qu’il y ait un incendie. A la fin, je n’ai pas pu saluer. Il m’a fallu une dizaine de représentations pour que je me détende. Avec Marie-Thérèse, c’est différent. J’ai eu la chance de jouer plus de cinq cent fois La Truie est en moi, ça donne une assiette.»

La Jurassienne Eugénie Rebetez, qui signe ces jours à Genève Bienvenue, son troisième solo, estime elle aussi qu’on gagne en nuance en jouant beaucoup. Parfois, la surprise est divine, comme le raconte la comédienne Brigitte Rosset.

«Nous présentions L’Opéra de Quat’sous de Brecht à la Comédie de Genève au printemps 2016. La première se passe mal et la critique est dure. Mais nous avons continué à travailler pendant toute la série genevoise avec notre metteur en scène Joan Mompart. Et quand nous nous sommes retrouvés au Théâtre de Malakoff à Paris, le spectacle était d’une tout autre force. Armelle Héliot, la critique du Figaro qui a la réputation d’être sévère, s’est montrée très élogieuse.»

Jacqueline Maillan, idole du boulevard

La longévité ne fait pas tout. Le public est un partenaire de jeu capital. «Claude Stratz et Patrice Chéreau vont voir dans sa loge Jacqueline Maillan, cette immense vedette du boulevard, juste après une représentation, raconte Jean Liermier. Et elle se fâche: «Vous auriez dû venir un week-end, le public est tout autre, c’est celui qui vient de toute la France pour me voir.» Ce qu’elle voulait dire, c’est qu’elle ne devenait géniale que portée par la foule de ses admirateurs.» Appelons ça une sainte alliance.

Brigitte Rosset, qui répète un nouveau solo – première, mardi prochain – au Crève-Cœur, à Cologny (GE), insiste sur une autre alchimie. «Jouer ici, dans un écrin où chaque spectateur peut vous toucher du doigt, n’est pas la même chose que de se produire au Théâtre de Beausobre. L’espace conditionne le jeu.»

Un coup de fouet et ça repart

Morale, alors? On peut se passer de la première, sauf si elle est sent la poudre: le retour d’un Gérard Depardieu aux planches par exemple. Il est vivement recommandé aussi d’aller voir un spectacle – si on l’a aimé – deux fois, voire davantage. Parce qu’il se transforme, s’irise selon son environnement. «Plus un comédien joue, plus il gagne en confiance et en finesse, observe Jean Liermier. Il peut alors travailler sur l’essentiel: la simplicité et l’effacement. C’est ce qu’on découvre d’ailleurs quand on reprend un spectacle un an après sa création: il est lavé de toutes ces boursouflures.»

Vincent Baudriller approuve: «Un projet bien conçu qui paraît bancal à la première devient beau avec le temps». «Oui, surtout si la critique est mauvaise, assène Jean-Luc Bideau. Il n’y a rien de mieux, ça fouette et oblige à travailler.» Les artistes de la scène ont ce privilège: ils ignorent le point final; le graal est tous les soirs à portée de main. Il suffit parfois d’un petit coup de knout.


 «La Cage aux folles» ou l’art de ne plus compter

Première, centième, millième? Il y a des spectacles où on ne compte pas. Des tranches de théâtre où la grâce, l’extravagance, le ridicule peuvent survenir à n’importe quel chapitre. Ces créations sont des monstres, elles sortent du cadre. Un exemple? La Cage aux folles, cette comédie écrite et jouée par Jean Poiret au début des années 1970. Avec Michel Serrault, il forme un couple hilarant, régnant sur un cabaret de danseurs travestis. Créée au Théâtre du Palais Royal à Paris, la pièce se joue près de 1800 (!) fois.

«Chaque soir, c’était différent, note Brigitte Salino. Jean Poiret et Michel Serrault déréglaient la mécanique comique, ajoutaient parfois jusqu’à quarante minutes et on venait applaudir cette fureur de jouer, ces échappées foutraques. A la Comédie Française, Jean Le Poulain et Robert Hirsch étaient aussi des spécialistes de ces variations libres quand ils jouaient Feydeau.»

Aux antipodes du boulevard, l’acteur allemand Lars Eidinger – un flambeur, à ne pas manquer en Richard III, à l’Opéra de Lausanne en janvier – s’autorise lui aussi des chevauchées enchantées dans le rôle d’Hamlet, sous la direction de Thomas Ostermeier. «A la Schaubühne de Berlin, le théâtre que Thomas Ostermeier dirige, beaucoup viennent pour le show de Lars Eidinger qui n’hésite pas à interrompre Hamlet pour s’adresser à une spectatrice distraite par exemple», raconte encore Brigitte Salino. Avec le grand Lars, chaque soir est une première.

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