Massimo Furlan, Marielle Pinsard, Oskar Gomez Mata, Denis Maillefer, Andrea Novicov, Valentin Rossier, Marco Berrettini, Gilles Jobin, Foofwa d'Imobilité... L'énumération, qui pourrait continuer longtemps, débouche sur ce constat troublant: aujourd'hui, au moment de la rentrée théâtrale, la grande majorité des spectacles palpitants à venir sont l'œuvre d'artistes qui ont au moins 40 ans.

Et alors? Pourquoi se plaindre de cette pléthore de quadras rugissants? «Parce que sans relève, il n'y a pas de théâtre vivant, répond Sandrine Kuster, directrice de l'Arsenic à Lausanne. C'est elle qui, la première, a tiré la sonnette d'alarme: «Je reçois beaucoup de dossiers, mais je suis frappée par la faiblesse des projets de la jeune génération. Peu de curiosité, peu de questionnements. Leur ambition va rarement au-delà du bon divertissement.» Un point de vue partagé par les autres directeurs romands? Et, si oui, pourquoi un tel fléchissement?

Sujet délicat que celui de la relève. En l'abordant, on n'est jamais à l'abri du discours réac d'ancien combattant. Et peut-être les programmateurs (tous des quadras!) manquent-ils eux-mêmes d'acuité pour repérer les propositions renversantes...

Quoi qu'il en soit, les faits parlent: il y a dix ans, une déferlante de trentenaires modifiait la physionomie du spectacle vivant. Aujourd'hui, ce sont toujours eux qui bousculent le paysage romand et aucune nouvelle vague n'enfle à l'horizon.

«C'est vrai, il y a un creux», confirme Florence Chappuis, directrice pendant dix ans du Théâtre de l'Usine, à Genève. Dans ce lieu genevois, attentif, comme l'Arsenic à Lausanne, aux talents émergents, «des créateurs se sont distingués ces dernières années, la compagnie 72/73 ou Maud Liardon. Mais il manque un élan, un courant plus général parmi les 25-35 ans.» Pourquoi? «Peut-être parce qu'il est assez simple de financer une création sans pousser très loin le travail et la réflexion. Du coup, les spectacles existent facilement, mais sont souvent inconsistants.»

Ce n'est donc pas un problème de quantité, mais de qualité? «Oui, détaille Sandrine Kuster. Les jeunes metteurs en scène me parlent tournée et promotion avant de parler du fond. Leurs projets sont gentils, divertissants mais sans grande implication.» Et la Lausannoise d'adoption de tenter une explication. «C'est une génération qui n'a connu ni les squats, ni les occupations. Voilà peut-être pourquoi elle semble frileuse et ne rebondit pas sur l'actualité.»

A la tête du Théâtre Saint-Gervais, à Genève, Philippe Macasdar accueille en résidence des artistes déjà profilés. Pourtant, il y a quelques années, il a parié sur un débutant, Jérôme Richer, et s'en réjouit. La relève?: «Je ne choisis un résident que sur l'intensité de son engagement. Ensuite, j'accompagne le travail à travers des questionnements. Donc je sens moins ce creux de vague que mes collègues qui programment plus largement.» Tout de même, le directeur, qui n'a jamais reçu autant de dossiers, reconnaît que beaucoup de projets «flottent, semblent délocalisés d'eux-mêmes. Sans Giorgio Strehler, Chéreau n'aurait pas été Chéreau. La plupart des artistes manquent de référents à aimer ou à rejeter.» Est-ce à dire que l'offre théâtrale de l'Institution romande manque de force à laquelle se confronter?

«En tout cas, la frontière entre le in et le off est plus floue et, depuis Benno Besson, il n'y a plus vraiment de maître à dépasser.»

Faiblesse de la relève? René Zahnd, directeur-adjoint du Théâtre Vidy-Lausanne: «J'avoue qu'à part Julien Mages (cf encadré), je n'ai repéré personne chez les jeunes dont je doive absolument suivre le travail, mais ça ne me préoccupe pas. Tout à coup, on peut découvrir deux-trois talents ébouriffants. En tout cas, il me paraît impossible de passer à côté d'un génie. Et le talent, ce n'est pas un problème de structure, d'école ou de politique, mais de personne.»

Anne Bisang n'est pas affolée non plus par ce «creux relatif». La directrice de la Comédie de Genève pense néanmoins «qu'une meilleure concertation régionale au niveau des financements éviterait de pénaliser une jeune compagnie qui se produit à la fois à Genève et à Lausanne». La raréfaction des lieux où faire ses premières armes compte aussi. Manquent encore pour la Genevoise «des espaces d'échange où affiner le trait. Chaque jeune artiste devrait développer son point de vue critique avant de donner sa vision du monde.»