On ne va pas se mentir. Pour apprécier La Collection, une série de cinq perles théâtrales qui ressuscitent des objets oubliés, il vaut mieux avoir 45 ans et plus. Car, nous, les «vieux», on a connu le charme de la cassette qui s’emmêlait dans le walkman, du boguet sur lequel on paradait, du téléphone avec fil qu’il fallait dérouler loin, loin, pour avoir un semblant de conversation privée et, bien sûr, de la télévision cathodique qu’on regardait tous ensemble au salon.

La charge des objets

Souvenirs, souvenirs, donc, ces jours, au Théâtre Saint-Gervais, à Genève et, à la fin du mois d’octobre, à Nebia, à Bienne. La nostalgie est d’autant plus présente dans le dernier épisode consacré à la TV qu’il débute avec une liste de rendez-vous ou de personnalités phares du petit écran d’avant – La Petite Maison dans la prairie, Apostrophes, Léon Zitrone, etc. – et retrace tout un pan de la culture populaire vintage.

Mais, au-delà de l’effet revival, le trio composé par Léa Pohlhammer, Catherine Büchi et Pierre Mifsud régale aussi les plus jeunes avec son mélange de stupeur feinte et d’humour décalé. Les comédiens tissent une fine dentelle qui, à la manière de Georges Perec dans La Vie mode d’emploi ou d’Annie Ernaux dans Les Années, raconte comment les éléments du quotidien nous façonnent et nous parlent. Qu’est-ce qu’on leur donne de nous? Qu’est-ce qu’ils nous laissent d’eux? Comment on s’y attache ou on les rejette en fonction de leur charge affective et émotionnelle… Et aussi, bien sûr, où ils nous situent dans l'échelle sociale.

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Dans les deux modules proposés, les drôles montrent justement à quel point la TV cathodique soudait ceux qui la regardaient. Du film d’horreur devant lequel on sursautait avec un soupçon de honte au chagrin d’Ugolin dans Manon des Sources qui nous faisait tous renifler, en passant par le jeu des Chiffres et des lettres où on se prenait une veste à chaque fois, sans oublier une émission d’A bon entendeur où «des paquets de viande sous vide étaient agrafés par des journalistes pour débusquer les frauduleux reports de Migros-data» – vraiment?!? –, les évocations finement tressées les unes aux autres permettent de réaliser à quel point la télé était un support à discussions et à émotions partagées. Une mise en commun évidemment impossible maintenant que chacun «scrolle» sur son écran…

Une table qu’on aimerait tronçonner

Le deuxième épisode de la soirée, Le Service à asperges, est tellement surréaliste qu’il porte moins la marque du passé. Là, dans cette invitation bon teint, la maîtresse de maison fait d’abord visiter sa vaste demeure avec faux chien et vrai tapis nomade avant d’asseoir ses invités à une table fribourgeoise si massive qu’elle leur brise les jambes et leur donne des envies de tronçonneuse. Ce sont plus les bugs de la convivialité qui sont pointés ici – de quoi pourrions-nous parler? – que les attitudes datées.

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Pour tromper l’ennui, chacun évoque un proche et, à ce jeu-là, la grand-mère espagnole de Léa Pohlhammer, extrêmement à cheval sur le protocole, se taille la part du lion. Mais Jeanne-Marie, la bourgeoise genevoise et tête à claques ressuscitée par Catherine Büchi, n’est pas mal non plus. Quant au sidérant Pierre Mifsud, il fait subitement une immense colère qui, l’espace d’un instant, transforme la douce demeure en un coup de tonnerre.

La Collection ne table pas sur l’humour potache avec appels du pied et clins d’œil au public, mais sur une finesse d’observation et un esprit frappeur. Il y a beaucoup de liberté et de tendresse dans cette manière d’approcher le concret. Lorsqu’on quitte le théâtre, on regarde les objets, d’aujourd’hui et d’hier, avec plus d’affection et de curiosité.


La Collection, Théâtre Saint-Gervais, Genève, jusqu’au 3 octobre. Du 26 au 31 octobre à Nebia, Bienne.