L’art de la fin

Au théâtre, le salut est souvent un spectacle en soi

Lorsqu’elle est réussie, la révérence finale des acteurs est un moment de vérité inoubliable où l’art et la vie s’entrelacent. Certains artistes en font une œuvre en soi. Feux croisés à propos d’un rituel

Sacrés saluts

Au théâtre, la révérence finale est un instant de vérité souvent bouleversant. Feux croisés à propos d’un rituel

Un salut qui marque à vie. Ce dimanche lointain à Paris, Ferruccio Soleri incarne, masqué comme toujours, Arlequin dans Servitore di due padroni, la pièce de Goldoni. Depuis quarante ans, il jongle avec les assiettes, se fait fesser sous les candélabres, ensorcelle les foules, à Milan comme à Moscou. Giorgio ­Strehler, cet artiste orageux dont chaque spectacle est une toile de maître, lui a confié ce rôle en 1963. Ferruccio Soleri arlequine dans sa tenue losangée, comme un jockey se joue des obstacles à l’hippodrome. Il va vite, s’envole, pirouette. Dans mon fauteuil, je me sens ailé.

Mais vient le dénouement, cet instant où les acteurs tombent des nues, en ligne sur les planches de l’Odéon, cette arche d’or et de velours. Soleri s’avance, sec comme un cavalier, relève son masque et, stupeur, c’est un visage gris qui accueille l’ovation. L’artiste qui s’incline a près de 70 ans. Pendant près de deux heures, il n’avait pas d’âge.

Le salut au théâtre est l’instant de vérité. Des interprètes s’avancent au bord de la scène, comme on rejoint une frontière. Ils s’arrachent à la fiction, encore nimbés de son privilège. Ils reprennent possession de leur enveloppe civile, tout en jouissant de l’aura de leurs personnages. Double vie, double vérité, irréductibles, l’une et l’autre. Mais d’où vient ce rituel?

Il a son histoire, comme le rappelle l’essayiste Georges Banu, qui d’un livre à l’autre éclaire les pratiques de la scène. Au début, il y a Shakespeare, la foule en cercle et l’adresse finale des comédiens, celle-ci par exemple dans Le Songe d’une nuit d’été: «A tous bonne nuit de tout cœur./Si nous sommes amis, applaudissez très fort.» En ce temps-là, taper dans les mains, c’est aussi répandre la bonne nouvelle d’un spectacle réussi, note l’historien. La représentation ne se conçoit pas sans cette clôture. La foule des marquis et des perruches de cour a beau piailler, s’esclaffer, voleter pendant que Molière et ses acteurs exécutent leur comédie, la troupe finit toujours par s’incliner à la face du prince ou du Roi Soleil. Le salut est historiquement un hommage au commanditaire.

Est-ce à dire que le salut est un ballet en soi, une parade préméditée, rêvée, comme l’ultime phrase d’un roman? Les écoles divergent. Il y a ceux qui comme Giorgio Strehler à la belle époque du Piccolo Teatro à Milan, entre 1950 et 1990, en règlent le moindre clin d’œil. «C’était le cas en Suisse romande d’André Steiger», se souvient Philippe Macasdar, directeur du Théâtre Saint-Gervais à Genève. «Il demandait aux acteurs de changer de posture entre deux noirs. Il rappelait ainsi que le théâtre était jusqu’à sa limite un code.» A l’opposé, il y a ceux qui comme Antoine Vitez en France ne se soucient pas de parapher l’œuvre. «Benno Besson, lorsqu’il dirigeait la Comédie de Genève, était sur cette ligne, note encore Philippe Macasdar. Cela n’empêche pas les acteurs de vivre ce moment de manière très intense, comme à la première de L’Oiseau vert de Carlo Gozzi à Genève en 1982. C’était le premier spectacle de Besson comme directeur de la Comédie. Les répétitions s’étaient mal passées, les acteurs étaient furieux de porter le masque, l’ambiance tendue. Aux saluts, ils montrent leurs visages et la salle applaudit à tout rompre. Ils en étaient tout ébaubis, selon le mot de Besson, très amusé par la situation.»

Plus près de nous, Omar Porras, metteur en scène suisse d’origine colombienne, est un maniaque de la conclusion. «Quand je rentre au théâtre, la première chose que je fais, c’est saluer le plateau. Le salut est de l’ordre de la révérence. Je règle ce moment précisément. Je choisis celui qui entre en premier et appelle les autres. Les soirs de première, je veille à ce que toute l’équipe salue, de l’administratrice au maquilleur, pour manifester qu’un spectacle est l’histoire d’une tribu, celle en l’occurrence du Teatro Malandro.» Le directeur du Théâtre de Carouge Jean Liermier, lui, n’enjolive pas l’épilogue. «Comme Claude Stratz et André Engel, qui ont été mes maîtres, je commence à m’y intéresser la veille de la première. C’est un moment de blues, le spectacle ne vous appartient plus. Mes saluts ne sont jamais chorégraphiés. Ils doivent être simples et modestes. Le jeu est fini.»

Mais le salut n’est pas une fatalité. Au Japon, les acteurs de nô et de kabuki disparaissent à la fin de la fiction, note Georges Banu dans son livre L’acteur qui ne revient pas*. Ils emportent avec eux leur mystère. C’est le cas notamment du shite, cet interprète masqué qui figure le fantôme dans le nô. Et si le public applaudit, c’est «avec la conscience d’une transgression grave et en même temps avec le désir de témoigner, fût-ce discrètement, une satisfaction de nature esthétique. Les applaudissements plongent l’acte religieux dans l’ambiguïté.» Dans les années 1960, les Américains Julian Beck et Judith Malina attaquent l’ordre capitaliste à l’enseigne du Living Theatre, troupe qui fait une escale retentissante en 1968 à Genève. Leurs spectacles sont des poèmes éruptifs, des îlots d’insurrection. Comment imaginer que les acteurs saluent sur les braises, alors que c’est l’idée de frontière entre l’art et la vie qui est condamnée?

Qui oserait pourtant refuser aujourd’hui le cérémonial? Un acteur qui ne s’y plierait pas passerait pour un cuistre, observe ­Philippe Macasdar. «Le salut a la force d’une première communion, c’est un instant sacré», dit Omar Porras. Mais il est des spectacles qui appellent autre chose que cette effusion, nuance Georges Banu. «Je me rappelle un concert de Jessye Norman. A la fin, la salle était tellement émue qu’il y a eu un silence, comme une communion affective entre le public et l’artiste. Un imbécile a crié «bravo» et nous nous sommes tous sentis vexés. Le silence était une césure plus profonde que la mécanique des applaudissements.»

* «L’acteur qui ne revient pas», Folio essais.

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Omar Porras

Metteur en scène

A propos du cérémonial final

«Le salut, c’est comme une première communion. On célèbre le mystère du théâtre, le fait qu’il existe encore»
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