Scène

Au Théâtre de Vidy, le monde selon un alchimiste de la matière

Il était circassien, l’artiste français est devenu un scientifique empirique. A travers une exposition et un spectacle, Johann Le Guillerm relit l’univers à sa manière. Et continue à défier les lois de la gravité

L’homme n’est pas commun. Déjà, lorsqu’il était simple circassien, Johann Le Guillerm, cofondateur du mythique Cirque O au début des années 1990, défiait les lois de la gravité avec des jeux d’équilibre et de résistance aiguisés. Depuis 2001, l’artiste se dit «praticien de l’espace des points de vue» et a ouvert un observatoire à Paris, dans lequel il élabore de nouveaux systèmes de lecture du monde en partant du point minimal initial.

Sur scène ou plutôt sur piste, ses constructions de bois, de papier et d’acier restent de formidables machines à danser. Rencontre avec un alchimiste qui, à travers une exposition et un spectacle, déploie un univers renversant au Théâtre de Vidy.

Tout commence dans le noir. C’est que Johann Le Guillerm suit une logique personnelle, intime, qui échappe aux éclairages conventionnels. Son idée, depuis la fondation de L’Observatoire? Oublier les explications scientifiques et tracer son propre chemin du savoir à travers des expériences sensibles, souvent mécaniques, toujours empiriques.

Cabinet de curiosités

Ainsi, lorsqu’on entre dans le nouveau Pavillon de Vidy – qui, lui aussi, se distingue par son originalité architecturale (voir complément) –, on est frappé par le côté cabinet de curiosités de l’exposition. Des boîtes, des bocaux, des symboles cryptés, des projections à l’ancienne, des objets non identifiables qui inspirent et déroutent à la fois.

Johann Le Guillerm sourit. «Je ne cultive pas le mystère, car j’explique volontiers ma démarche, mais c’est vrai que je cherche à déstabiliser. Dans la vie, on ne voit toujours qu’une partie d’un objet en pensant qu’on en maîtrise la totalité. C’est un leurre qui, à terme, provoque des luttes idéologiques meurtrières. Si l’homme acceptait qu’un même élément puisse avoir des sens différents selon la manière dont on le regarde, il assouplirait sa position et pourrait dialoguer.»

Un tétrarond parmi les Imaginographes

Dans Les Imaginographes, ces outils d’observation qui constituent la première partie de l’exposition, Johann Le Guillerm présente «Le chantier de l’aalu», qui illustre bien cette diversité de points de vue. Sur le principe géométrique du tétraèdre, l’artiste imagine un tétrarond qu’il coupe en deux, puis il le place entre une source de lumière et un écran et le fait tourner. On s’aperçoit que les projections sont totalement différentes selon quelle partie est éclairée. Jolie manière de montrer de fait qu’un même objet peut avoir des visages très contrastés selon l’angle de vision…

Auparavant, l’explorateur à la patience monacale a retrouvé des symboles naturels et décoratifs présents dans l’imaginaire universel en tordant des dizaines d’élastiques selon quatre boucles virales liminaires. Et encore avant, le mathématicien empirique propose au visiteur les dix chiffres arabes montés sur un dièse mécanique de sorte à dégager leur exacte symétrie (le 2 avec le 5, le 3 avec le 8, le 4 avec le 7, etc.) selon des pliures chaque fois particulières.

Sans oublier la très spectaculaire investigation autour des peaux de clémentines… Dans un jeu sidérant sur les vides et les pleins, sur le passage du volume au plan, le poète de la matière reconstitue un bestiaire, un défilé de silhouettes humaines ou encore des flaques de mots qui laissent le public pantois.

La lenteur comme doxa

L’étonnement amusé se prolonge du côté des Imperceptibles, second volet de l’exposition. Là, c’est l’ingéniosité de mobilité et la lenteur d’évolution qui sont explorées. Comment une roue emballée dans un plastique tourne à la seule évaporation d’une portion d’eau récupérée par des rayons savamment agencés. Comment un moteur à pistons est alimenté par la dilatation de pois chiches. Ou comment de simples fils de laine mouillés font gonfler des cales et avancer une roue à une vitesse si infime que seule la trace laissée dans le sable permet de réaliser sa progression.

«Ici, en plus d’une exploration de la mobilité issue des énergies naturelles, je cherche à ralentir le temps pour que le spectateur trouve en lui une poche de poésie, explique Johann Le Guillerm. On peut tous le faire. J’ai déjà observé un grain de blé pousser. En deux heures, on le voit se transformer. C’est une manière très simple de refuser la dictature de la frénésie.»

Déstabilisation féconde

Johann Le Guillerm est ainsi. Un peu mage, un peu chaman, un peu ovni. Il invente aussi une nouvelle langue, Le Vocabulaire d’Attraction qui va d’Autobou à Yobogan. Constitue des nomenclatures à lui, des classifications graphiques qui relèvent autant de l’art que de la science.

Parfois, la motivation échappe. On lui demande la raison de ce pas de côté qui lui prend tant d’énergie et de temps. «Je suis convaincu que la Terre ne nous a pas délivré tous ses secrets et que seule une investigation hors des sentiers battus pourra les approcher.»

Partenaire de l’invisible

Et le spectacle? Secret relève de la même volonté d’éprouver physiquement les lois de la gravité. Le mouvement en plus. Seul en scène, l’acrobate manie le bois, l’acier et le papier, dont il tire des installations avec lesquelles il entre en danse. Ascension, traction, équilibre, lancer, réception et torsion sont autant d’actions que l’artiste mène avec la concentration d’un chercheur penché sur son ouvrage. Torse nu, pantalon de charpentier, l’artiste ne sourit pas, très éloigné de la séduction.

Parfois, il s’amuse tout de même d’une boucle d’acier qui résiste. Mais sa volonté et son corps musclé et sec semblent tendus vers un but, un seul: se fondre dans le bal de la matière avec le plus de fluidité possible. Epouser les vides et les pleins de l’espace avec la même dextérité. Comme si l’air et l’invisible étaient ses meilleurs partenaires.


Les Imaginographes, Les Imperceptibles et L’Observatoire, exposition, Pavillon du Théâtre de Vidy, jusqu’au 11 novembre. Lausanne.

Secret, spectacle, du 22 octobre au 1er novembre, sous chapiteau, Théâtre de Vidy, Lausanne.


Le Pavillon, au bonheur du bois et de la technologie

Il fait penser à une grange, rapport à la profusion de bois. Ou à une usine, avec sa forme en créneau. En fait, il s’agit de pliures «origamiques» et cette structure en lignes brisées est l’une des originalités du nouveau Pavillon de Vidy, inauguré en septembre en lieu et place de l’ancien chapiteau.

Signé Yves Weinand, directeur du laboratoire IBOIS de l’EPFL, le bâtiment fait la joie du milieu architectural et la fierté du directeur des lieux, Vincent Baudriller: «C’est une prouesse qui allie le confort des artistes et du public avec des technologies de construction innovantes. Avec cet objet, on se situe tout à fait dans la ligne de Max Bill, architecte du Théâtre de Vidy-Lausanne.»

Monté en dix jours!

La particularité de ce Pavillon nouvelle ère? Un principe d’emboîtement bois/bois qui réduit considérablement le nombre de vis et qui, vu sa technique de montage ultra-rapide et précise, permet d’éviter les dépassements de budget. Les travaux n’ont d’ailleurs duré que douze mois, dont seulement dix jours – avec six ouvriers aidés d’une grue – pour le montage à proprement parler!

A l’intérieur, le principe de la boîte noire a été appliqué. Le gradin, qui accueille 250 places, peut être rétracté, permettant de passer d’une scène de 200 m² à un espace de jeu ou d’exposition de 350 m². Le coût de l’opération? 2,8 millions, ce qui est très raisonnable vu les dimensions de l’ouvrage et la qualité de ses prestations.

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