De l'ombre, pour mieux faire passer le message. Directeur du Théâtre de Vidy à Lausanne, René Gonzalez a délaissé le grand hall et ses baies ouvertes sur le lac où il a l'habitude depuis 1991 de détailler un programme gargantuesque. Il a préféré hier l'intimité du chapiteau, devant une centaine de personnes: entouré de René Zahnd, directeur adjoint, et de Philippe Mentha, patron de Kléber-Méleau, le maître de maison voulait sans doute signifier que son trésor, une trentaine de spectacles, n'était pas de ceux qu'on expose en vitrine. Pas d'Isabelle Huppert, d'Emmanuelle Béart ou de Jeanne Moreau, comme c'était naguère l'habitude au bord du lac. Mais un mélange de personnalités revenues de très loin, comme Bruno Boëglin, et de poètes voyageurs comme Omar Porras ou Jacques Lassalle.

Affiche désirable donc, ancrée dans notre époque, mais pas m'as-tu-vu. René Gonzalez affirme certes ses compagnonnages artistiques: Irina Brook, qui vient de triompher à travers la France avec La Bonne âme de Se-tchouan (111 représentations!) née à Vidy, reviendra ainsi en octobre avec une nouvelle création, Le Pont de San Luis Rey d'après Thornton Wilder. Le Colombien Omar Porras, lui, fera rugir en décembre la Vieille dame de Friedrich Dürrenmatt, avant de soumettre au bûcher des vanités, en juin, le Don Juan de Tirso de Molina, spécialiste des splendeurs don juanesques avant Molière.

Fidélité encore avec Jacques Lassalle qui se rappellera, à la demande de René Gonzalez, qu'il fut auteur avant de diriger le Théâtre national de Strasbourg et la Comédie-Française: il montera en novembre La Madone des poubelles, son propre texte, avec Roger Jendly notamment. De retour lui aussi à Lausanne, Joël Jouanneau guidera Jean-Quentin Châtelain au cœur de Kaddish pour l'enfant qui ne naîtra pas, texte en forme de prière pour les morts de la Shoa signé Imre Kertész.

René Gonzalez ne fait pourtant pas que broder la trame des amitiés. Il élargit le cercle en invitant des artistes rares à Vidy, et prend ainsi le risque de rêver avec eux de spectacles qui hantent les mémoires, comme le merveilleux Eraritjaritjaka d'Heiner Goebbels en avril dernier. Bol d'air poétique. Il fallait ainsi entendre hier les musiciens alémaniques Balthasar Streiff et Christian Zehnder du groupe Stimmhorn. Avec un tuba imposant comme la trompe du mammouth et un accordéon cascadant, ils engendraient, à perdre haleine, des paysages alpins, immuables comme sur les cartes postales de nos grands-mères, puis de plus en plus chaotiques, comme si soudain une crevasse s'était ouverte sous leurs pieds. Ce sont ces arrangeurs de mythologies helvétiques qui ouvriront la saison le 8 septembre avec Igloo. Mais il fallait aussi écouter l'actrice Martine Schambacher, Genevoise établie en France, confesser sa passion toute fraîche pour Ramuz, dont elle proposera un assemblage de textes, intitulé Les uns à côté des autres.

Mais le plus émouvant, c'était peut-être le Français Bruno Boëglin. Maigre comme un oiseau orphelin, mais fort comme ceux qui ont de la nuit plein les yeux, l'acteur parlait des Bonnes de Jean Genet, ces demoiselles à tout faire à qui il rendra leur poison de rituel dès novembre, tout en incarnant lui-même Madame, victime de ses servantes. Autre risque, autres fleurs vénéneuses avec le chorégraphe espagnol de Lausanne Cisco Aznar, qui extraira d'El Publico de Federico Garcia Lorca la matière de ses fantasmes scéniques, rassemblés sous ce titre: Parce que je t'aime, (un poème à siffler). L'artiste et son équipe étaient récemment en Espagne, paraît-il, en quête d'un champ de coquelicots à filmer, de quoi donner des couleurs de printemps sanguin à la fantasmagorie.

Jardins secrets en enfilade donc. C'est ainsi que René Gonzalez définissait les créations au programme. Jardin secret aussi avec Philippe Mentha qui, loin des modes, fait souvent reverdir les classiques au Théâtre Kléber-Méleau. Il montera Fin de partie de Beckett en février avec Michel Cassagne. Il invitera en septembre Le Canard sauvage d'Ibsen, production fribourgeoise du Théâtre de l'Ecrou, avant d'accueillir en mai Le Conte d'Hiver de Shakespeare monté par Martine Paschoud. Philippe Mentha ressuscitera encore Les Petits Bourgeois de Maxime Gorki, tandis que Joseph Emmanuel Voeffray et Anne Vouilloz réactiveront Les Géants de la montagne de Pirandello en avril.

Lausanne, Théâtre de Vidy, (Rens. 021/619 45 45); Théâtre Kléber-Méleau, (Rens. 021/625 84 29).