Des théâtres morbides. Une beauté révulsante. Les compositions de Joel-Peter Witkin, dont une trentaine sont actuellement exposées à la Galerie Jacques de la Béraudière, à Genève, dérangent et donnent à penser. S’y mêlent «transsexuels avant opération, phénomènes de foire en activité ou à la retraite, personnes vivant comme des héros de bandes dessinées, individus dotés de queues, cornes, ailes, nageoires…», selon un casting établi par le photographe établi au Nouveau-Mexique.

Autour de ces corps anormaux, l’homme crée des univers, imagine des scènes ou des natures mortes. Les visages des vivants sont généralement masqués, ajoutant à l’étrange. Il y a cette «Femme se masturbant sur la lune» ou cette autre «allaitant une anguille». Il y a ce vieil homme ridé s’enfonçant un clou gigantesque dans le nez, un artiste de cirque à la retraite. Il y a une tête de cadavre parmi les fleurs. Des fœtus asséchés. De l’horreur, de l’absurde, de la poésie parfois.

Une œuvre sombre et tourmentée, qui tient en partie à l’enfance de Witkin. Il naît en 1939 d’un père juif et d’une mère catholique avec un frère et une sœur dont un seul des deux survivra. A l’âge de 6 ans, il assiste à un accident et voit la tête d’une fillette rouler à ses pieds.

Les plus récentes créations de Joel-Peter Witkin semblent moins sinistres et admettent un peu de couleur, au-delà des effets sépia obtenus jusque-là par l’utilisation de thé, de café ou d’œuf sur les négatifs. L’Américain consacre un temps très long à la retouche de ses négatifs, comme à la préparation de ses mises en scène. Il griffe la pellicule, la colorise, l’enduit de tel ou tel matériau, ajoute parfois un collage. Un soin extrême est porté au résultat final, pour un effroi très contrôlé. Entretien par e-mail, entre Genève et Albuquerque.

Le Temps: D’où vient cette fascination pour le corps?

Joel-Peter Witkin: Je suis fasciné par les corps parce qu’ils sont notre forme physique dans la vie.

– Vos modèles sont souvent difformes ou mutilés. Comment les trouvez-vous?

– Je passe beaucoup de temps à voyager de par le monde afin de les trouver et de pouvoir réaliser mes images. J’ai besoin de faire mes photographies.

– Qu’en est-il des cadavres?

– La mort est la partie de la vie qui termine l’existence. Dans mon travail, il est question d’histoire, de croyances, d’art, de splendeur et de misère de l’humanité. Forcément, la mort est là.

– Chaque image nécessite un immense travail préparatoire. Comment procédez-vous?

– Je ne fais pas de photographies dans le monde; j’apporte le monde dans mon studio. Je construis des tableaux, un univers. Cela suppose une énorme préparation. C’est un monde en trois dimensions, incluant des objets et des gens, que je dois rassembler et mettre en scène. Ensuite, seulement, je photographie cet événement.

– Les images les plus récentes incluent des collages. Une concession à la facilité?

– J’ajoute parfois de la peinture, parfois des collages sur mes images. Elles nécessitent ce traitement pour que je les considère comme totalement achevées.

– Les références picturales sont très présentes dans votre œuvre. Quelles sont vos influences?

– Mes photographies se réfèrent aux arts visuels mais encore à la littérature, à l’histoire et à la philosophie. Je souhaite que la sagesse du passé apparaisse dans mes images de la vie d’aujourd’hui.

– La religion est centrale également, souvent de manière irrévérencieuse. Vous vous présentez pourtant comme un catholique pratiquant.

– Je crois que notre raison d’être à tous est de découvrir qui nous sommes et ce que signifie la vie.

– Max Kozloff qualifie votre travail de «désagréable beauté». Un commentaire?

– Dans l’histoire de l’art occidental, les grands artistes sont ceux qui ont su créer une œuvre unique et originale. Il ne s’agit jamais d’un art accepté facilement par les gens. Regardez The Armory Show à New York en 1913 ou les expositions sur «l’art dégénéré» dans l’Europe nazie des années 1930 et 1940.

– L’histoire veut que votre photographie découle d’un traumatisme d’enfant. A l’âge de 6 ans, vous avez assisté à un accident et vu la tête d’une fillette rouler sur le sol.

– Cela s’est effectivement produit et a affecté mon travail de manière dramatique.

– Une fois les prises de vue réalisées, vous retravaillez énormément les négatifs, les grattant, les colorant légèrement, jusqu’à leur donner des airs de calotypes. Vous aimez cette esthétique ancienne?

– Je suis un maître des tirages photographiques. Mon travailne consiste pas à les faire ressembler à de vieux clichés. Cependant, j’aime la beauté de ces procédés anciens et travaille à la faire apparaître dans mes tirages.

Joel-Peter Witkin, Rétrospective . Jusqu’au 25 janvier 2013 à la Galerie Jacques de la Béraudière, Genève. Rens. 022 310 74 75, www.delaberaudiere.ch