A Genève, en presque deux ans, la culture est passée d’une paralysie brutale à une agilité sans cesse renouvelée pour subsister au covid. Le Temps revient sur cette période, marquée par la résilience de tout un secteur, à travers une série d'articles.

Un téléphone qui chauffe. Des sites pris d’assaut. La foule devant les théâtres. Au début de l’automne, les augures ont bien cru que le parfum de la nuit aurait raison de l’angoisse du covid. Les chiffres ne valent-ils pas parfois comme présages? Le tout nouveau Théâtre de Carouge revendique près de 5000 adhérents. La Comédie, elle, dans ses habits de jeune premier, a dépassé les 2000 abonnés, du jamais vu depuis des années. On a bien pensé alors que les opiomanes de la fiction étaient prêts à tout braver pour assouvir leur vice.

Cet instantané dit vrai et faux à la fois. Le public est bien revenu en force, au Théâtre du Loup par exemple où Les Sentiments du prince Charles, d’après Liv Strömquist, a fait fureur, tout comme Miranda, reine de quoi? «Ces spectacles avaient dû être annulés la saison passée, les personnes qui avaient réservé à l’époque ont répondu présent en nombre», explique Rossella Riccaboni, pilier de cette institution genevoise.

«On a connu des mois de septembre et d’octobre excellents, confirme Pierre-Alexandre Jauffret, directeur de l’Alchimic, salle de 120 places. La Cantatrice chauve de Ionesco et La Poésie de l’échec de Günther Baldauf et Marjolaine Minot se sont jouées à guichets fermés. C’est après que ça s’est gâté, avec l’augmentation des cas de covid et Omicron…»

C’est que l’euphorie de septembre a été balayée, comme le note Delphine Rosay, de la Fête du Théâtre qui a eu lieu du 8 au 10 octobre. «Jusqu’au jeudi, veille du week-end de la fête, nous n’avions que 40% des réservations alors que, lors des éditions précédentes, les réservations avoisinaient les 80%, au moins une semaine avant. Après, à la suite de la sortie des articles de presse, les réservations ont grimpé à 72% et on était très contents, mais, deuxième impact du covid, la fréquentation en live a chuté pour les propositions qui demandaient un peu plus d’investissement de la part du public.»

Engorgement de spectacles

Au Grütli comme au Théâtre Saint-Gervais, on déplore aussi une baisse de la fréquentation d’environ 30%. Les raisons? «Les gens sont attirés par ces deux nouveaux phares que sont Carouge et la Comédie, et c’est bien naturel, explique Sandrine Kuster, directrice de Saint-Gervais. Ensuite, tous les théâtres ont programmé 20% de plus de spectacles cette saison pour rattraper les annulations covid, d’où un embouteillage de l’offre. Enfin, le public, secoué par la crise sanitaire, recherche le rire, la détente, une forme de facilité et moins les formes exploratoires et risquées.»

Côté Comédie, son codirecteur Denis Maillefer a fixé un objectif de fréquentation raisonnable: 60% de taux d’occupation pour les deux salles – respectivement 498 et 200 sièges. «C’est notre première saison dans ces murs, nous n’avions aucun repère. Pour le moment, l’objectif est rempli, mais nous perdons du public à cause du covid.»

A la tête du Théâtre de Carouge, Jean Liermier veut voir ses ruches pleines, quelle que soit la conjoncture. «Malgré nos 5000 adhérents, il restait beaucoup de places pour les représentations de Room, la création de James Thierrée, mais le bouche-à-oreille l’a rempli à 94%. Ce qui est frappant, encore plus depuis l’arrivée du covid, c’est la logique de dernière minute des spectateurs. Pour la représentation de La Fausse Suivante, au Théâtre du Passage, à Neuchâtel, le 27 janvier dernier, nous ne comptions que 60% de réservations le matin même, or, le soir, le spectacle était quasiment complet. Les gens sont là, mais ils s’engagent moins à l’avance et nous devons vivre avec ce nouveau principe d’incertitude.»

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Cyclothymie contagieuse

Conclusion ici: les enfants d’Arlequin souffrent de cyclothymie. Selon les oracles du Conseil fédéral, les courbes de contaminés, ils exultent ou dépriment. Surtout, comédiens et comédiennes ont adopté, loin des projecteurs, des vies de sanatorium. Un cas de covid dans une distribution et c’est l’annulation d’une série de soirées, souligne Pierre-Alexandre Jauffret.

Reste que certains signes annoncent la guérison. Début janvier, les trois journées de performances et concerts rassemblés en bouquet sous le nom de Gogogo au Grütli ont attiré une foule électrique. «Il y a deux ans, il y avait encore plus de monde, mais dans les salles comme dans les foyers, des centaines de jeunes se pressaient», s’enthousiasme Barbara Giongo, codirectrice de la structure qui appelle à conquérir «le désir du public». «Ce qui est sûr, c’est que les gens ont un besoin de beauté, d’humour et de légèreté», constate Pierre-Alexandre Jauffret au diapason de Sandrine Kuster.

Sur les terres de Calvin, la carte théâtrale n’a jamais été aussi riche. Mais la crise sanitaire oblige à repenser plus vite que prévu la complémentarité de ses enseignes, sous peine, pour ses serviteurs, de devoir faire pénitence.

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