éditorial

Les théâtres romands au bonheur des langues

ÉDITORIAL. Ce printemps, les spectacles en langue étrangère fleurissent sur nos scènes, grâce à un usage intensif du surtitrage. Celui-ci s’avère aussi un atout pour les artistes suisses en quête de nouveaux territoires

Sur nos scènes, un bonheur des langues inédit. Preuve, la ferveur suscitée ces derniers mois par des spectacles venus de loin. Au Théâtre populaire romand, à La Chaux-de-Fonds, on a ovationné les formidables comédiens persans d’Amir Reza Koohestani. A la Comédie de Genève, on a été bouleversé, en portugais et en néerlandais, par les acteurs belges du Tg STAN. Au Théâtre de Vidy, on a tremblé en espagnol avec la déchirante Angélica Liddell.

Cette cascade est un symbole. Autrefois, les théâtres étaient d’abord les conservatoires de la langue, quel que soit le pays. En Suisse romande comme en France, c’était le verbe de Molière et de Beckett dont on goûtait le suc. Aujourd’hui, nos scènes sont des tours de Babel, l’espace sacré d’une surprise venue d’ailleurs, d’une perspective renversante, d’une opacité qu’il nous revient, à nous spectateurs, de percer.

Les raisons de cette porosité heureuse? L’effet d’une globalisation bien pensée, sans doute. Les institutions culturelles s’inscrivent dans des réseaux. Leurs territoires se jouent des frontières. Le public romand est en outre formidablement métissé, à Lausanne et à Genève en particulier, parfois polyglotte, avide de formulations de soi et du monde qui échappent au cliché.

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Pour répondre à cet appétit de sensations, c’est-à-dire de lumière, il a fallu que des maîtres du surtitre aiguisent leur art, qu’ils apprennent à poser le texte sur la bouche des acteurs. Jadis rarissimes, les surtitres sont devenus monnaie courante, sans que personne s’en offusque. Alors certes, leur lecture vous prive toujours de quelque chose, mais cette lacune n’est-elle pas inhérente à l’expérience de l’altérité?

Le surtitrage modifie l’aventure du spectateur. Et plus encore celle de nos artistes. Il y a vingt ans, très peu imaginaient franchir les frontières linguistiques. Désormais, la plupart prévoient une traduction, histoire de présenter leurs créations à des programmateurs internationaux. Ainsi sertie, la langue n’est plus un obstacle, mais une grâce supplémentaire. La possibilité surtout d’en finir avec la fatalité d’un spectacle mort au bout de quinze pauvres représentations. La scène romande s’est muée en jardin des langues. Ces fleurs-là valent de l’or.

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