Ce pschitt est un marqueur d’époque. C’était samedi passé à La Chaux-de-Fonds. La foule se pressait à Beau-Site pour découvrir la création des performeuses La Ribot et Mathilde Monnier. «La salle était comble, se réjouit Anne Bisang, directrice du Théâtre populaire romand. A l’entrée, chaque spectateur était invité à tendre les mains devant un spray désinfectant.»

Dérisoire? Symbolique. Les théâtres romands de moins de 1000 places sont entrés en résistance. Pour tous, la secousse est sérieuse. A Monthey, Lorenzo Malaguerra, directeur du Crochetan – 640 sièges – annonçait mardi la suspension de sa saison jusqu’à la fin du mois, au moins.

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Public surmotivé

«Depuis début mars, conformément aux consignes des autorités, nous appelions chaque spectateur de 65 ans ou plus pour les prier de ne pas venir. Or la plupart n’avaient aucune envie de renoncer au spectacle. Les plus de 65 ans représentant une grande partie de nos habitués, nous avons dû prendre cette mesure. Une salle est un lieu de plaisir, pas d’angoisse.»

A Bulle, la Saison culturelle CO2 reporte à des jours meilleurs Frida jambe de bois, agendé ce vendredi. «La préfecture de la Gruyère nous demande de veiller à ce que les spectateurs gardent leurs distances, justifie Tamara Raemy, responsable de la communication de cette salle de 700 places. Nous aurions dû les faire entrer par petits groupes, comme à l’église. Absurde, non?» Au Théâtre de Carouge (GE), La Fausse Suivante de Marivaux était partie pour se jouer à guichets fermés jusqu’au 29 mars. Mais depuis jeudi, quelque 20% des possesseurs de billets renoncent chaque jour à l’éblouissement du soir.

«Cela représente déjà 500 spectateurs en quatre jours», déplore David Junod, administrateur de la maison. La capacité de La Cuisine – salle provisoire du Théâtre de Carouge – est de 545 fauteuils. «Ces huit derniers jours, le taux de réservation a baissé de 60% par rapport à la semaine qui précédait la première. Si ça se confirme, la perte de la billetterie pour cette production pourrait dépasser les 100 000 francs.»

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L’exigence de traçabilité

Hémorragie, alors? Epanchement fâcheux plutôt, préfère Thierry Luisier, secrétaire général de la Fédération romande des arts de la scène (FRAS), qui regroupe une cinquantaine de scènes. Début mars, il adressait un questionnaire sur le sujet à ses membres. Une quinzaine ont répondu. Constat: tous soulignent une baisse significative des réservations. «Une salle n’a enregistré que cinq réservations en une semaine, du jamais vu!» observe Thierry Luisier.

Comment protéger sa clientèle au maximum? A la Comédie de Genève, comme au Théâtre Saint-Gervais et dans les salles dotées d’une billetterie informatisée, le nom des acheteurs de billets est désormais enregistré. «Si un spectateur découvre qu’il est porteur du coronavirus, on doit pouvoir avertir tous ceux qui assistaient le même soir à la représentation», explique Denis Maillefer, codirecteur de l’institution genevoise. Boulevard des Philosophes, le bulletin médical est satisfaisant: aucun cas n’a été décelé. Au Théâtre de Vidy, Vincent Baudriller ne veut renoncer à rien sur le front des spectacles, de Programme commun en particulier, ce festival qui associe l’Arsenic, Sévelin 36 et Vidy.

«Les jauges des salles de Programme commun sont de 250 spectateurs au maximum, nous sommes largement en dessous de la barre fatidique», insiste le directeur de la maison lausannoise. Au Passage à Neuchâtel, Robert Bouvier et ses équipes peaufinent leur arithmétique. «Dans le canton, les rassemblements au-dessus de 500 personnes sont interdits, explique le patron du Passage. La capacité de notre grande salle est de 540 sièges. Nous accueillons ce mardi soir une compagnie de danse de São Paolo. Cela nous a obligés à baisser notre jauge à 460, pour ne pas dépasser les 500, chiffre qui inclut les danseurs, le personnel du bar, les machinistes, etc.»

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Suspendu au Conseil fédéral

Rien de dramatique à ce stade, se rassure Robert Bouvier. Malgré des défections de dernière minute, ses deux salles, rétrécies selon les soirs, restent pleines. Mais quelles seraient les conséquences si le Conseil fédéral ordonnait ce vendredi, comme en Italie, la fermeture de toutes les salles du pays? «Nous ferions face à une catastrophe économique, affirme Vincent Baudriller. Les contrats sont signés, il faudra les honorer. Aujourd’hui, notre obsession est que les créations soient belles et que le théâtre soit un havre d’intelligence et de quiétude.»

«La perte serait terrible, trois mois avant la fin de la saison, abonde Anne Bisang. Il faudrait trouver alors des arrangements avec les artistes invités.»

«Au sein de la FRAS, nous préparons un argumentaire pour défendre auprès des pouvoirs publics la nécessité d’une aide pour compenser d’éventuelles pertes», explique Thierry Luisier.

Le théâtre est un sport de contact. Artistes, techniciens, cols blancs ont l’habitude de s’embrasser, en guise de salut. Désormais, les baisers sont prohibés et un pschitt magique exorcise les vilains esprits. Chaque matin dans les théâtres, les préposés à l’information appellent les médecins cantonaux, comme on prend sa température. Tous invoquent Molière et ses mânes pour que le rideau ne tombe pas ce printemps.