Peut-on écrire qu’un film est raté et qu’il vaut quand même la peine d’aller le voir? Pour ceux, allergiques aux longs longs plans-séquences et à l’immuable rhétorique politico-historique de Theo Angelopoulos, qui l’avaient déjà enterré au moment de sa Palme d’Or cannoise pour L’Eternité et un jour (1998), ce sera inutile. Pour les plus jeunes, qui n’auraient jamais entendu parler ni du Voyage des comédiens (1975) ni de Paysages dans le brouillard (1988), commencer par ce film serait une erreur. Reste tous ceux qui, par le passé, ont pu admirer l’un ou l’autre de ses films. A ceux-là, The Dust of Time réservera quelques beaux souvenirs mais aussi une certaine tristesse.

Dévoilé au dernier festival de Berlin, hors compétition, le dernier opus du grand maître grec pourrait en effet bien le rester, tant il laisse peu de perspectives d’avenir. Les plus perspicaces avaient déjà perçu le problème bien plus tôt: magistral et systématique au point de souffrir d’une certaine pesanteur, le cinéma d’Angelopoulos souffrait depuis quelque temps déjà d’une absence patente de remise en question.

Il y a cinq ans, avec Eleni, il s’était lancé dans une vaste trilogie qui raconterait le XXe siècle à travers le destin mouvementé d’une femme grecque. A court de finances, il a toutefois été contraint d’opter pour plus de brièveté. Le résultat s’en ressent, qui tente de préserver le style qui l’a rendu célèbre dans un récit compressé, mais aussi éclaté dans l’espace et le temps.

Il y est question d’un cinéaste américain d’origine grecque (Willem Dafoe) en panne à Cinecittà alors qu’il tournait justement un film consacré à sa mère Eleni. La propre fille de ce divorcé, également nommée Eleni, vient de disparaître. Sa quête se mêle au souvenir de (ou au film sur?) cette mère communiste déportée en Russie, tiraillée entre ses deux amours pour un compatriote musicien et un juif allemand. Tout le monde se retrouvera à Berlin à la veille du passage au nouveau millénaire…

Formellement, le film a encore une sacrée tenue, Angelopoulos sachant toujours chorégraphier des plans d’une belle complexité, avec ou sans brouillard. Mais sa manie de rendre ce style trop ostentatoire et répétitif ne tarde pas à le rattraper. L’émotion ainsi tenue à distance, on se désintéresse du fond mélodramatique du récit pour mieux constater à quel point l’auteur du Pas suspendu de la cigogne, comme son protagoniste, semble désormais perdu dans l’espace et le temps.

De Wenders à Huston

Un peu comme Mr. Nobody (lire ci-dessus), The Dust of Time saute en effet d’un lieu, d’une époque, voire d’un niveau de réel à un autre. Sauf qu’ici, les conventions choisies (personnage-clé filmé de dos avant de devenir Michel Piccoli, maquillage pour Irène Jacob et Bruno Ganz) et les signifiants historiques (de la mort de Staline à l’an 2000 en passant par la guerre du Vietnam) plombent tout. Et ce ne sont pas des idées poétiques «wendersiennes» (la «troisième aile de l’ange»…) qui allègent le propos!

La jeunesse et son mal-être, quant à elles, ne paraissent guère plus qu’une vague arrière-pensée tandis qu’Angelopoulos (74 ans) ressasse encore une fois ses fantômes du XXe siècle. Comme pour tant d’autres communistes, le temps s’est arrêté pour lui avec la chute du mur de Berlin. Et que dire du final, qui commet l’erreur fatale de citer celui de The Dead de John Huston, sur des plans nettement plus niais que sublimes? Décidément, il n’est pas donné à tous les grands de terminer en beauté…

The Dust of Time (I skoni tou hronou), de Theo Angelopoulos (Grèce/Italie/Allemagne/France/Russie 2008), avec Willem Dafoe, Irène Jacob, Bruno Ganz, Michel Piccoli, Christiane Paul, Tiziana Pfiffner, Alessia Franchini. 2h05.