Paul D. Miller, alias DJ Spooky, a l'allure type du rappeur pur et dur. Si le New-Yorkais est bel et bien un amateur de hip-hop, son univers culturel ne se limite pas aux diatribes macho-racistes qui polluent une grande partie du genre. Féru de littérature française, l'homme est diplômé en philosophie et cite plus souvent Xenakis que Tupac Shakur. Musicien phare des nouveaux développements sonores rapprochant techno, hip-hop et musique contemporaine, écrivain et artiste multimédia, l'Américain est un des compositeurs les plus en vue de cette fin de siècle. Invité du festival de Montreux, DJ Spooky a animé samedi une jam électronique qui lui a permis de dialoguer musicalement avec des musiciens et DJ's au Cap, à Berlin et à Athènes. Les accidents sonores orchestrés par les musiciens ont quelque peu abasourdi le public du Montreux Jazz Café. Peu avant sa performance, DJ Spooky s'est confié. Extraits.

DJ Spooky: Je suis souvent choqué par le manque de culture des DJ's. Ils ne savent pas parler de leur musique. Il y a plusieurs raisons à cela: l'abus de drogues pour certains, la crainte de sortir de leur univers strictement techno et sans doute aussi la bêtise crasse. Quant à moi, je cherche constamment à jeter des ponts entre la littérature et la musique. Le travail de William Burroughs, sa méthode des cut-ups, des coupages, est très similaire à la technique des DJs. Avant la beat generation, des gens comme Apollinaire ou Mallarmé ont à leur manière utilisé les mots comme des notes de musique.

Le Temps: Depuis quelques années, jazz et techno sont souvent liés. Qu'en pensez-vous?

– Les deux musiques exigent un sens de l'improvisation. La culture techno est fondée sur un principe d'improvisation algorythmique, à savoir sur l'utilisation de machines qui produisent des sons assemblés en série, et le jazz est basé sur le concept de syntaxe musicale, sur un jeu de règles et de styles bien définis. Ces deux principes sont en fait très similaires. Ma musique est d'ailleurs proche du free jazz tout en incorporant des éléments hérités de compositeurs comme Stockhausen ou Xenakis, par exemple la notion d'environnement sonore.

– Dans vos disques vous télescopez des cultures très diverses. Ne craignez-vous pas de dénaturer ces musiques?

– Le concept de pureté est une illusion. Tout est métissé. Notre univers est fait de liens, de croisements, de clashes. Cela me rend fou d'entendre des musiciens affirmer qu'ils restent fidèles à un genre précis par crainte de ne pas être acceptés par autrui. Je ne supporte pas ce conformisme.

– Votre nouvel album intègre des sonorités plus hip-hop. Pourquoi?

– J'ai conçu mon premier album comme un projet d'art conceptuel autour des notions de fragmentation et d'environnement. Je ne pensais pas pouvoir intéresser un public et plus particulièrement les fans de hip-hop. Cela m'a surpris. Par la suite, j'ai voulu inviter des MCs – des tchatcheurs rap – à poser leurs rimes sur mes musiques. Je suis en fait un artiste post-hip-hop. Cette culture couvre plus qu'une seule musique, c'est aussi le vent qui bruisse au milieu de Times Square, le bruit des pas des gens sur la Cinquième Avenue, les craquements des fréquences émises par les satellites.