Spectacle

La théorie des nuages selon Philippe Saire

Le chorégraphe vaudois invite à un voyage sensible et troublant au pays des brumes, porté par deux beaux danseurs au Théâtre Sévelin 36 à Lausanne, ce week-end encore

D’une brume à l’autre, Philippe Saire invente son Ether, titre de sa nouvelle pièce. Comme toujours, le plus plasticien des chorégraphes romands soigne la matière de ses tableaux, leur liseré d’ombre, la clarté mélancolique de la chair, la violence dissimulée sous la précision du trait. Au Théâtre Sévelin 36, à Lausanne ce week-end, avant le Centre culturel suisse à Paris, il invite à vivre cette expérience: dans le silence d’abord, sous un néon blanc qui pend à la verticale, une demoiselle en fuite – Marthe Krummenacher – se glisse dans l’embrasure formée par deux parois ouvertes en V vers le public.

Le chant de la nuit

Mais d’où vient-elle, cette belle égarée, dont les doigts ramènent à l’instant ses cheveux en chignon? Qui fuit-elle, appuyée sur la paroi, comme si elle voulait s’éveiller d’un mauvais songe? Voilà qu’un piano méthodique appelle une autre présence dans la nuit. Un garçon sombre – David Zagari – traqué lui aussi, sanglé dans un pull vert. Il la capture dans ses bras, elle agrippe son visage une fraction de seconde. Sur le clavier passe le son de la pluie; couchée, un bras tendu vers lui, elle paraît implorer. Il s’éclipse. Elle reste seule dans le bleu-noir du théâtre, orpheline d’on ne sait quelle passion.

Le mystère des mirages

Philippe Saire est plus peintre que romancier. Il ne raconte pas d’histoire; il construit des mirages. Il aspire à la beauté d’une station. Sur la paroi tombe en cascade une fumée neigeuse. Marthe Krummenacher, pull et pantalon légers, s’accroupit en chasseresse. Bientôt, elle sera absorbée par la marée nuageuse. David Zagari vivra la même éclipse.

Pulsions lyriques

Ether est un florilège de sensations: des visions aussi séduisantes que vaporeuses se succèdent, comme si Philippe Saire mettait en scène ses pulsions lyriques – la beauté d’une phrase pour consoler de la finitude – et son antidote.

A la fin, David Zagari, nu comme le saint Sébastien du Greco, tente dix fois de se relever, dans un silence de chapelle. Il se dresse, retombe et ainsi de suite. Comme si passé les sortilèges de l’art, le créateur était condamné au poids de la matière; comme si au-delà de la fantasmagorie, de ce jeu ancien avec la fumée – les effets de vapeur des peintres de la Renaissance, ceux aussi de l’Américain Bill Viola – le fabricant d’images avouait son impuissance. Les nuées de nos fables, fussent-elles merveilleuses, sont des leurres. C’est ce qu’on appellera la théorie des nuages.


Ether, Lausanne, Théâtre Sévelin 36, sa 28 avril à 20h, di 29 à 17h.

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