Entre le matérialisme dialectique et la dialectique de l'inconscient, entre Marx et Freud, la génération politique des années 1960 a accompli une gymnastique assouplissante qui lui a permis de franchir des obstacles encore escarpés peu avant Mai 68, ceux de la discipline de parti (qu'elle avait peine à respecter) et des rigidités morales (contre la nudité, contre les gros mots, contre le sexe, contre toutes les libertés que des individus pouvaient prendre par rapport à la bienséance...). Puisqu'il fallait faire la révolution et bâtir les lendemains qui chantent, autant trouver des satisfactions immédiates. Puisqu'on changeait la société dans les salles de cours et à la porte des usines, pourquoi ne pas s'en occuper aussi dans sa salle de bains et, si possible, dans son lit.

On était furieusement soucieux du bonheur des masses ou du peuple, on ne l'était pas moins du sien. Aux côtés de Marx et de Freud, il y avait d'autres bréviaires percutants qui tentaient de faire le pont entre l'un et l'autre, qui incitaient aux prises de risques dans la vie quotidienne, et surtout en amour, ceux de Georg Groddeck (Le Livre du ça), de Wilhelm Reich (La Révolution sexuelle et La Fonction de l'orgasme) ou d'Herbert Marcuse dont L'Homme unidimensionnel avait l'avantage de s'appuyer avec équilibre à la fois sur le marxisme et sur le freudisme, sans dériver dans le délire théorique (comme Reich), tout en fournissant des prétextes pour s'exercer aux plus agréables délires pratiques.

Puisque le mal de la société capitaliste était de réduire chacun de ses membres à une seule dimension (un rôle, une attitude, une position sociale, une vie), il fallait (pour être de vrais révolutionnaires) être résolument multidimensionnels, aptes à tirer des plaisirs forts partout et à toute heure, de la contestation goguenarde de l'ancienne autorité au libertinage et à la distribution de tracts.

Ainsi s'est développé, au cours des années 1960, un dispositif utile au bonheur de vivre, qui mettait les théories en vogue au service du plaisir, des plus austères et des plus savantes aux plus farfelues, des plus politisées aux plus individualistes. Un mélange qui permettait d'être structuraliste tout en étant déstructuré.