«Je ne pense pas pouvoir m’allonger aujourd’hui.» Joues cramoisies et mouchoir chiffonné, Ariane (Mélanie Thierry), jeune chirurgienne en crise, préfère déverser son chagrin à la verticale sur les coussins. Un canapé rouge, pièce maîtresse du cabinet du Dr Dayan – et cœur battant d’En Thérapie. Diffusée dès ce jeudi et déjà disponible en ligne, la nouvelle série événement d’Arte met en scène cinq âmes agitées venues tâter le divan d’un psychologue parisien. On suit ainsi leurs séances mais aussi celles de leur thérapeute qui, usé par ses propres dilemmes, décide de consulter une ancienne collègue.

La trame semble familière? Elle reprend celle de BeTipul, série israélienne sortie en 2005. Un huis clos, une plongée dans la psyché humaine: simple et redoutable, la formule s’est rapidement muée en franchise qui compte une quinzaine d’adaptations – de l’Italie à l’Argentine, en passant par le Japon. La plus connue restant l’américaine, In Treatment, avec Gabriel Byrne en psy désemparé.

Dix ans après, l’Hexagone revisite à son tour la recette. A la barre, Olivier Nakache et Eric Tolédano, joailliers du film populaire – d’Intouchables au Sens de la fête. Pour transposer la série de Hagai Levi au contexte français, le duo a l’idée judicieuse de planter le décor au lendemain des attentats du 13 novembre 2015. Un drame qui ébranle une nation et tous les êtres qui la composent, à commencer par Adel (Reda Kateb), policier parmi les premiers dépêchés au Bataclan ce soir-là et incapable de regarder son trauma en face.

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Danse des mots

Les autres patients de Philippe Dayan ressemblent aux archétypes originaux. Il y a Damien et Léonora (Clémence Poésy et Pio Marmaï), couple dysfonctionnel qui attend un second enfant mais ne parvient pas à décider s’il serait préférable d’avorter. Camille (Céleste Brunnquell), jeune espoir olympique de natation qui sort d’un accident de vélo, vraisemblablement volontaire. Et Ariane donc, chirurgienne de garde le soir des attentats et patiente de longue date, qui déclare sa flamme à son thérapeute – signe typique d’un «transfert» selon le concept psychanalytique consacré. Ce qui n’arrange pas les affaires du Dr Dayan, incarné par Frédéric Pierrot (nom méconnu mais filmographie longue comme le bras, citons Polisse ou Grâce à Dieu), parfait en distributeur de regards empathiques, secrètement terrifié de voir son monde, le monde, s’écrouler.

Avec Carole Bouquet en psy reprenant du service pour guider son confrère, c’est un casting de choix dont peut se vanter En Thérapie. Et il n’en fallait pas moins pour porter cette série, statique et enserrée dans un décor unique, où tout repose sur le verbe. En découlent des échanges fleuves, denses, parfois éprouvants – les patients n’ont de cesse de se rebeller contre leur psy – mais furieusement crédibles pour cette même raison.

Sur l’accoudoir

Des séances aux airs de danses, en avant en arrière, ponctuées de regards et de silences… qui se déploient sur la longueur: pas moins de 35 épisodes (!) d’une vingtaine de minutes, sept semaines à hauteur d’un rendez-vous chaque jour.

Un cheminement servi par une mise en scène élégante et dépouillée, aux champs-contrechamps ciselés. «Il fallait restituer cette sensation du temps réel, une forme de vérité sans avoir peur qu’on s’ennuie dans les plans. Résister à l’envie de faire plein de choses dans tous les sens même si c’est la tendance», explique Mathieu Vadepied, directeur artistique et l’un des réalisateurs de la série, qui a été tournée en seulement 70 jours. La clé? «Une attention et une écoute de ce qui se joue, quasiment comme celle du psy.» Et des prises de sept à huit minutes pour «laisser les choses émerger».

Si la parole est au centre, les corps aussi ont leur mot à dire, coincés entre le bureau et la grande bibliothèque. «On a porté une attention particulière aux positions, aux gestes, est-ce qu’on est appuyé sur un côté ou l’autre du canapé, souligne Mathieu Vadepied. Même s’il ne bouge pas, la seule posture du corps a une expressivité.» Comme lorsque Adel, méfiant envers ce «bobo humaniste», commence par investir l’accoudoir.

Rendre accessible

L’adaptation française aurait pu souffrir de son retard, du décalage. Au contraire: elle offre de puissantes mises à nu, à la fois intimes et révélatrices de la France et son époque. Avec, à l’arrivée, une expérience intense, voire cathartique, qui donnerait envie de se glisser soi-même sur le divan… «C’était un peu l’idée, confirme Mathieu Vadepied. Rendre la psychothérapie accessible, montrer qu’il ne faut être ni fou ni d’un certain milieu social pour prendre soin de soi et parler de ses problèmes. On le voit, la souffrance psychique pèse énormément sur la santé de notre société.»

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Essorés par la pandémie, jamais nous n’aurons eu autant besoin de soigner nos mondes intérieurs. Est-ce cette conscience accrue ou le silence général, propice à l’écoute? Quatre jours après sa mise en ligne sur arte.tv, En Thérapie avait déjà accumulé 3,2 millions de vues, un record pour la plateforme.


En Thérapie, série en 35 épisodes diffusée tous les jeudis soir sur Arte, disponible en intégralité sur arte.tv.