Musique 

Therapie Taxi, l’insoutenable légèreté de l’être

Paroles crues et mélodies rebondissantes, c’est la recette du trio français qui cartonne. Mais derrière son côté provocateur, Therapie Taxi chante aussi la mélancolie d’une génération désabusée. Entretien avec le chanteur Raphaël avant le concert du groupe jeudi aux Docks de Lausanne

C’est un cocktail de fin de soirée, vodka bleu électrique et paille en plastique, qu’on siffle distraitement… en manquant de s’étrangler à chaque gorgée. Vous avez sans doute déjà goûté au shaker de Therapie Taxi: une mixture de mélodies pop et de paroles crues, mi-sucrée mi-abrasive, qui monte directement à la tête.

Et qui rend accro les post-ados. En quelques mois, le jeune trio français qu’on n’avait pas vu venir a envahi par rafales les ondes francophones. Hit sale, leur premier tube en collaboration avec Roméo Elvis, a été sacré single de platine cet été et comptabilise près de 30 millions d’écoutes sur Spotify. Depuis le début de la tournée en mars, les concerts de Therapie Taxi affichent régulièrement complet, celui aux Docks de Lausanne jeudi y compris.

Amphétamine et inspiration

«Ici tout le monde déraille, t’es cent fois trop, cent fois trop bonne», entend-on sur des basses qui pulsent. «T’as bugué nos entrailles, t’es mille fois trop, mille fois trop sexe.» Les effrontés derrière ce refrain brûlant, qu’on s’empêche de fredonner à la machine à café, sont Parisiens et tout juste sortis de l’âge tendre.

Comme de vrais millennials, Adélaïde Chabannes de Balsac et Raphaël Faget-Zaoui se sont rencontrés via internet. C’était en 2012. «Adé», 17 ans à l’époque, poste une annonce sur un site de rencontre pour musiciens, à laquelle répondra «Raph», d’un an son aîné. Rendez-vous à Pigalle, sans le dire aux parents: le courant passe immédiatement.

Cet ancien quartier rouge devenu branché deviendra leur terrain de jeu, le fief où ils découvrent la liberté, l’amphétamine et l’inspiration. «Une soirée à Pigalle, c’est la joie de faire la fête mais aussi la redescente, d’un coup, sur le boulevard de Clichy ultra-craignos», raconte Raphaël, contacté par téléphone – après avoir déniché une prise pour regonfler son portable.

Jeunesse débridée

Le nom Therapie Taxi, explique-t-il, évoque exactement ça: la profondeur d’abord, la légèreté ensuite. «L’une ne peut exister sans l’autre, c’est un paradoxe constant de la vie. Et notre génération a plus que jamais tendance à mélanger l’extrêmement drôle et l’extrêmement triste, à coups d’humour sarcastique.»

Une jeunesse désabusée et débridée dont Therapie Taxi se met à dresser le portrait. D’abord en anglais, à peine baragouiné, puis très vite en français, inspirés par des artistes comme La Femme ou Fauve. «Mais bien avant que ne débarque la vague de rap francophone», précise Raphaël.

Après quatre ans à écumer les bars de la capitale, c’est pourtant grâce à la tête de gondole de cette nouvelle garde, le Belge Roméo Elvis, que les Français se font connaître. «La volonté était d’abord artistique, j’aimais beaucoup sa voix. Mais on savait que c’était très porteur», ajoute Raphaël, fin limier. Ravie de ce titre plus commercial signé par leur star, la radio belge le passe en boucle. «Les salles ont commencé à appeler, les vues à exploser.»

Speed à Berlin

Il y a l’aura rap mais surtout, pour assurer le buzz, une bonne dose de provocation. Les deux voix de Therapie Taxi, rejoints par Renaud à la basse et aux synthés, ressortent une ancienne composition, Salop(e), morceau aussi fleuri qu’il en a l’air: des insultes post-rupture acerbes et vulgaires, vengeresses comme celles d’Orelsan neuf ans plus tôt, mais moins violentes et plus égalitaires puisque le «connard» en prend lui aussi pour son grade. «J’avais écrit ça pour déconner, mais mes potes ont adoré, se souvient Raphaël. Plein de gens m’ont dit que ça leur faisait du bien de chanter ces paroles, que c’était libérateur.»

Ces textes grinçants, on les retrouve tout au long de Hit sale, le premier album de Therapie Taxi sorti en février dernier, sur lequel désir, alcool et jalousie s’exposent sans mélo ni pudeur. Une volonté de choquer, mais aussi de coller plus fidèlement à la réalité.

«Chaque chanson est tirée d’une histoire personnelle, comme on la raconterait à nos potes, insiste Raphaël, qui coécrit tous les titres avec Adelaïde. On n'avait pas envie de prendre de pincettes, ni cette condescendance intellectuelle et coupée du monde. Dans Speed par exemple, je décris cette fois où j’ai pris de la drogue à Berlin et que mon cerveau s’est retrouvé ramolli.»

Face mélancolique

Un ADN sulfureux que ces canailles sapées en streetwear faussement chaste assument à fond, et qui agit comme un fil rouge entre des morceaux tour à tour pop, rock, techno et parfois même guitare-voix. «On a besoin de jouer avec les styles, parce qu’on fait partie de cette génération qui a consommé la musique en playlist», estime Raphaël. Plus ou moins inspirés, souvent grisants, les hymnes de Therapie Taxi ont surtout la fraîcheur de ne pas s’excuser d’exister.

Mais s’il est facile de s’arrêter à son côté poil à gratter, le trio sait aussi faire dans la dentelle, surtout lorsqu’il chante le malaise existentiel de ses pairs. «Dans cette jeunesse abyssale, je cherche mon idéal et je meurs», lâche Adélaïde dans Coma idyllique. La détresse amoureuse aussi, comme dans Chula, l’autre tube du trio et son amant désillusionné qui aimerait tant «que la magie du love opère».

Moins «taxi», plus «thérapie»

Une face mélancolique que les médias ont tendance à omettre, ce qui, il l’avoue à demi-mot, ennuie Raphaël. Pour ne pas être résumé à son penchant aguicheur, le groupe prévoit de rectifier le tir: «Ce premier album était très «taxi». Le prochain aura un aspect plus «thérapie».

Sans trop se projeter – il ne faudrait pas exagérer –, cet éternel fêtard se réjouit des défis à venir et du chemin à parcourir. «C’est ça qui est beau dans ce qu’on vit. Le reste peut être compliqué à gérer. Je suis en train d’écrire une chanson qui dit ça: prends ton temps, mec, tu verras que le succès, c’est mieux d’en rêver que de le vivre.»

D’ailleurs, Raphaël préfère les petites salles intimistes, raison pour laquelle il garde de bons souvenirs de leur dernier passage en Suisse cet été, au Montreux: «C’était dans une salle de 400 personnes, on s’est éclatés de ouf. Si on retrouve les mêmes à Lausanne…» La thérapie collective s’annonce corrosive.


Therapie Taxi, Docks de Lausanne, jeudi 6 décembre à 20h30.

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