Entretien

Thierry Apothéloz: «Le canton pourrait soutenir le Grand Théâtre et la Comédie»

Financement des grandes maisons, promesse d’une politique culturelle enfin cohérente à l’échelle genevoise, rapports entre le canton et la ville: nouveau ministre cantonal de la Culture, Thierry Apothéloz dévoile ce qu’il veut voir changer

Surtout ne lui dites pas que sa mission est sacrificielle. Qu’un ministre cantonal de la Culture a peu d’argent et qu’il finit toujours cloué au pilori du désenchantement. Dans son costume neuf de conseiller d’Etat responsable de la Cohésion sociale, de la Culture et du Sport, Thierry Apothéloz a l’ambition du cycliste qu’il est.

Il ne redoute ni les pavés qui crèvent parfois les pneus ni les raidillons. Son ambition est de rétablir le dialogue avec un milieu qui s’est estimé lâché par Anne Emery-Torracinta, responsable du DIP, qui a fini par céder le portefeuille de la Culture, de guerre lasse sans doute.

Thérapeute de choc, Thierry Apothéloz? Le magistrat socialiste se dit en tout cas prêt à examiner sans tabou une fameuse répartition des tâches qui aurait affaibli le rôle du canton dans le domaine culturel. Il se déclare aussi partisan du cofinancement – canton-communes – de certaines activités, quitte à balayer la doctrine de la législature précédente qui condamnait les doublons. Il jure aussi que le temps des querelles entre la ville et le canton est révolu. Mieux, les mains sur le guidon, il veut incarner une vision pour la culture.

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Le Temps: Le canton de Genève, c’est 45 communes, autant de politiques culturelles et de salles de spectacles. N’est-ce pas une aberration?

Thierry Apothéloz: Les communes ont comme rôle d’offrir à leurs habitants une culture de proximité. Il est fondamental qu’elle soit accessible. Voyez ce qui a été fait à Vernier, l’une des communes où la précarité est la plus grande: on a développé depuis 2011 une politique ambitieuse, on est d’ailleurs en train de construire un centre culturel. Nous avons ainsi fait découvrir la danse contemporaine, le fado, l’opéra à des personnes qui n’y ont pas un accès aisé. S’ils y prennent goût, ils iront ensuite à l’Association pour la danse contemporaine ou au Grand Théâtre. Je mise sur les petits pas, c’est ainsi qu’on s’approprie la culture.

D’accord, mais comment mieux déterminer des objectifs cantonaux communs?

Je vais mettre en place une concertation qui nous permettra de faire des choix. Sur le modèle du Conseil fédéral qui le fait à l’échelle nationale, je souhaite proposer aux collectivités publiques un dialogue culturel cantonal.

Comment l’imaginez-vous?

Je rassemblerai les 45 magistrates et magistrats des communes autour de la même table avec un pilotage concerté, sous l’égide de mon département. Il s’agira de faire des choix ensemble, d’échanger sur nos projets et nos réalisations et de travailler encore sur des questions de financement. Nous nous réunirons deux à trois fois par an.

Quand lancerez-vous cette concertation?

Je déposerai d’abord un Message culture devant le parlement, comme le Conseil fédéral le fait, et conformément à ce que demande la loi cantonale sur la culture. Ce passage est essentiel. Il s’agira de montrer qu’il y a bien un pilote dans l’avion qui porte une vision de l’action culturelle pour le canton.

Comment allez-vous élaborer cette vision?

Je privilégierai la concertation. Nous préparerons le cadre du message avec les acteurs culturels, le Conseil consultatif de la culture en particulier où siègent des représentants des milieux professionnels. Une série de travaux est prévue au printemps, afin d’aboutir à un message pour juin 2019.

Je rassemblerai les 45 magistrates et magistrats des communes autour de la même table. Il s’agira de faire des choix ensemble

Thierry Apothéloz

La répartition des tâches entre communes et canton a fâché les milieux culturels. Pensez-vous qu’il faille revenir sur cette distribution des rôles?

L’exercice doit être évalué. Je n’ai pas de tabou. S’il y a des choses à corriger, nous le ferons. On doit pouvoir supprimer les défauts d’une loi pour nous permettre d’être plus efficaces. Est-il vraiment pertinent que la ville ait la responsabilité de financer la création vivante et le canton la diffusion des spectacles? Et pourquoi estimer que le cofinancement ne fonctionne pas? Ce n’est pas le cas. Pensez au Mamco et à l’OSR qui bénéficient de soutiens conjoints. Je crois profondément qu’on est plus fort ensemble.

Le Grand Conseil a fini par voter le crédit de construction de la Nouvelle Comédie, soit quelque 45 millions. En contrepartie, la ville a accepté de prendre en charge seule le financement de l’institution, à hauteur de 12,8 millions par an. Le canton pourrait-il contribuer au financement de la maison?

Sur le principe oui, si on estime que le canton doit soutenir les grandes institutions. Mais il faut d’abord définir précisément ce qu’on entend par cette notion. Le Grand Théâtre relève de cette catégorie, mais le Théâtre de Carouge peut-être aussi, comme la Nouvelle Comédie à la gare des Eaux-Vives. Le critère, c’est le rayonnement: quelles sont les institutions qui font briller le canton, tourner les artistes à Genève, en Suisse, à l’étranger?

Comment convaincre les députés de la pertinence d’un soutien au Grand Théâtre et à la Comédie par exemple?

Je ne suis pas favorable à la cantonalisation du Grand Théâtre, mais j’estime qu’on peut financer certains programmes de cette institution qui favorisent l’accès à la culture. Pourquoi ne pas imaginer également que le canton finance le ballet, comme il participe déjà à l’OSR? Nous avons un rôle à jouer dans ce domaine. Même raisonnement pour la Comédie: nous pourrions soutenir des activités qui favorisent l’accès aux arts de la scène.

J’ambitionne à cet égard de créer un fonds cantonal d’aide à la création et à la diffusion

Thierry Apothéloz

Développer une politique cantonale de la culture suppose des moyens. Or votre budget est modeste. Comment l’augmenter?

Il faut rétablir la confiance avant tout. Lors de la législature précédente, le Grand Conseil a reproché au Conseil d’Etat son manque de vision. Le parlement est prêt à s’engager, mais il veut savoir pour quoi. J’entends être le porteur d’une politique dans le domaine culturel. A partir de là, on peut espérer obtenir des crédits supplémentaires. Je suis prêt à me lancer dans cette bataille, aidé par la ville de Genève et les communes.

Soutenez-vous l’initiative cantonale populaire constitutionnelle «Pour une politique culturelle cohérente à Genève»?

L’ambition de l’initiative est d’inscrire dans la Constitution le principe d’un dialogue entre les collectivités publiques et celui du cofinancement. Sur le premier volet, tout le monde se retrouvera. Sur le second, il pourrait y avoir des oppositions. Pour ma part, je crois à la force de la co-gouvernance et du cofinancement. Je suis partisan du partage des pouvoirs. J’ambitionne à cet égard de créer un fonds cantonal d’aide à la création et à la diffusion.

Comment allez-vous faire pour rétablir la confiance des acteurs culturels?

Je serai très présent dans les salles, les expositions, les manifestations. Mon bureau sera toujours ouvert pour que le dialogue soit sans cesse nourri, fût-il contradictoire. Il s’agira d’empoigner aussi des sujets très concrets comme la prévoyance professionnelle. L’objectif à terme, c’est que les pouvoirs publics soient plus aptes à répondre aux besoins des acteurs culturels.

Quel est le rapport que vous entretenez avec la création?

J’y suis venu tard. Mes parents n’étaient pas versés dans l’art. C’est de mon expérience sans doute que vient cette attention aux conditions d’accès à la culture. Il suffit d’une petite clé pour entrer dans une œuvre. Le goût de l’art s’infuse comme le thé.

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