Marché de l'art

Thierry Ehrmann: «Le nombre de musées dans le monde explose»

A la tête depuis vingt ans de la société Artprice, Thierry Ehrmann s’est fixé comme objectif de rendre plus transparent le parfois complexe marché de l’art. En 1997, le Français fut un des premiers entrepreneurs à croire au formidable potentiel d'Internet

«Le marché de l’art, c’est les marchés financiers en dix fois plus intelligent et cruel», se plaît à dire Thierry Ehrmann, le provocateur fondateur et PDG d’Artprice. Créée il y a vingt ans, sa société est aujourd’hui, avec un portefeuille de 4,5 millions de clients (chiffres du groupe Serveur), le leader mondial de l’information sur le marché de l’art. Un marché, alors très opaque, que ce trouble-fête s’est employé à rendre… beaucoup plus transparent.

«Le Temps:» Quel était en 1997, lorsque vous avez créé Artprice, le paysage du marché de l’art?

Thierry Ehrmann: J’avais créé, auparavant, en 1985, le groupe Serveur, un éditeur de banques de données juridiques, qui a fait de moi un des pionniers historiques de l’internet en Europe. A l’époque, j’étais parti du principe qu’Internet permettrait aux marchés mondiaux de croître de manière exponentielle si nous impactions ces marchés par la diffusion permanente d’informations. Il existait alors trois marchés véritablement mondiaux: les marchés financiers, celui des matières premières et le marché de l’art. Les deux premiers étant déjà pris, c’est sur ce troisième terrain que nous avons construit notre place de leader mondial de l’information. «Nous avons une mauvaise et une bonne nouvelle: le marché de l’art est un marché de niche, bonne nouvelle, nous allons le dévorer.» Je me rappelle l’avoir dit, dans ces années-là lors d’un conseil d’administration, à Bernard Arnault, le PDG du groupe LVMH. Le marché de l’art disposait, alors, pour seule information, de quelques livres de cotes, dispersés de part le monde, qu’Artprice a, pour la plupart, rachetés (le guide Enrique Mayer, et l’Artprice Index USA notamment). Il n’existait aucun indice, aucune donnée macro- ou microéconomique. L’opacité était totale.

Quelles sont, à vos yeux, les évolutions les plus marquantes qu’a connues le marché de l’art depuis vingt ans?

L’arrivée d’Internet, indiscutablement. Celle-ci a permis un véritable changement de paradigme. Le marché de l’art a connu une mutation exceptionnelle grâce à lui. Nous sommes ainsi passés de 500 000 collectionneurs dans les années de l’après-guerre à 70 millions d’art consumers aujourd’hui.

Les musées seraient devenus, entre-temps, des acteurs majeurs du marché de l’art?

Nous avons observé, en effet, une explosion du nombre de musées à travers le monde. Il s’est construit, comme le révèle une de nos études, plus de musées entre le 1er janvier 2000 et le 31 décembre 2014 que durant tout les XIXe et XXe siècles. Chaque année, 700 musées d’envergure internationale – conservant chacun un minimum de 4500 œuvres d’art – ouvrent leurs portes sur les cinq continents. Le soft power des grandes puissances comme la Chine – qui devance désormais les USA sur le marché de l’art – et les Etats-Unis, est un moteur géopolitique puissant pour le développement exponentiel de l’Industrie Muséale® que nous avons conceptualisée et enseignée.

Lire aussi: Contre toute attente, la Chine redevient leader du marché mondial de l’art

C’est le dynamisme de cette industrie, dévoreuse de pièces muséales, qui explique en grande partie la croissance spectaculaire du marché de l’art. Ce dernier est désormais mature, liquide et efficient. Il offre des rendements de 12 à 15% par an pour les œuvres d’une valeur supérieure à 100 000 dollars. De nombreux fonds et banques de gestion, qui ont pris acte des taux négatifs des grandes banques centrales, et de la résilience du marché de l’art au milieu de la crise économique et financière, ont levé des fonds colossaux pour devenir, en intervenant sur ce marché, des acteurs économiques de l’Industrie Muséale®.

Vous soutenez que vous avez métamorphosé, de manière irrémédiable, le «vieux monde de l’art et son marché». Pourriez-vous étayer cette assertion?

Artprice a développé et édité, en vingt ans, 120 banques de données sur le marché de l’art fortes de plus de 30 millions d’indices et résultats de ventes couvrant plus de 700 000 artistes. Nous avons bâti aussi Artprice Images®, qui permet un accès illimité au plus grand fonds du marché de l’art au monde, une bibliothèque constituée de 126 millions d’images ou gravures d’œuvres d’art de 1700 à nos jours. Artprice enrichit, chaque jour, ses banques de données qui sont alimentées par 6300 maisons de ventes. Nous publions en continu les tendances du marché de l’art à destination des agences de presse et de 7200 media dans le monde.

Nous avions démarré avec l’objectif de disposer, à terme, de 100 000 clients. Nous étions en fait trop prudents. La transparence des transactions, que nous avons permise, en rendant publics les résultats de toutes les ventes, fait que nous détenons, aujourd’hui, un portefeuille de 4,5 millions de clients. C’est bien la preuve que le marché de l’art a vécu une mutation sans pareil.

Quel est le poids, aujourd’hui, du marché de l’art contemporain devenu la locomotive du secteur?

Le marché de l’art contemporain pesait à peine 103 millions de dollars en l’an 2000, contre 1,58 milliard aujourd’hui. Il a connu une croissance de +1400% en dix-sept ans et un taux de rendement annuel de +7,6%, à une période où les taux sont négatifs.

A lire: L’envolée de l’art brut

La meilleure preuve du dynamisme de ce segment est que Christie’s a choisi de vendre le tableau Salvator Mundi de Léonard de Vinci, le 15 novembre à New York, dans une vente d’art contemporain, et non dans une vacation de tableaux anciens. Nous avions annoncé, trois mois avant la vente, qu’il atteindrait le prix record de 450 millions de dollars (un record mondial pour un tableau, ndlr), et mis à jour également le montage financier sophistiqué qui a précédé son acquisition.

Quel est le lien entre la Demeure du Chaos, cet empilement d’œuvres à ciel ouvert créé à Saint-Romain-au-Mont-d’Or, siège social du groupe Serveur, et Artprice?

La Demeure du Chaos – ou «Abode of Chaos», d’après la traduction en anglais due au rédacteur en chef du New York Times – est un musée d’art contemporain de 9000 m² qui reçoit chaque année 120 000 visiteurs. Créée en 1999, puis ouverte au public en 2006, elle a accueilli plus de 1,6 million de visiteurs depuis lors. La Suisse se classe au premier rang de nos visiteurs étrangers, loin devant tous les autres pays. Ce musée d’art contemporain est la plus belle image de marque dont pouvait rêver Artprice qui, comme toute société numérique, a besoin d’un incarnat puissant pour son siège social.

Les 5500 œuvres de la Demeure du Chaos sont, pour la plupart, des sculptures et installations monumentales que j’ai moi-même créées depuis trente-cinq ans. Il y a une relation très forte et intime entre Artprice et les artistes, qui voient dans son fondateur l’un des leurs.

Publicité