Il se souvient d’un concert, au club Chorus de Lausanne, il y a longtemps. Trois Américains: Paul Motian, Joe Lovano, Bill Frisell, trinité sainte des accords percés et des messes climatiques; le batteur s’était perché sur son instrument pour insulter l’ingénieur du son. Aujourd’hui, Nicolas Masson se retrouve sur leur label, ECM, l’un des plus encensés, avec la même formation. Un saxophone, une guitare, une batterie. Juste de quoi bousculer les héritages.

Cela fait plusieurs années que Masson est repéré. Quelques albums, un entregent new-yorkais, une espèce de spleen indétectable, une humilité de pêcheur en mer. Il continue de prendre des photographies de ses amis musiciens. «J’ai longtemps hésité entre devenir Nicolas Bouvier ou être souffleur. J’ai pris le Transsibérien et je me suis aperçu que je n’écrivais pas assez bien.» Belle prise pour le jazz, un blues épidermique qui doit beaucoup aux espaces enneigés.

Nicolas Masson a créé un trio avec le Tessinois Emanuele Maniscalco, rythmicien sans tapage, et le guitariste italien Roberto Pianca. Ils sont allés ensemble dans un des plus beaux studios qui soient, celui de la Radio suisse à Lugano; sur ces parquets rayés, ces boiseries verticales, ils ont dessiné de courtes pièces qui s’agitent toujours au bord extrême du précipice. Ils ne s’affrontent pas. Ils déroulent, avec une science poétique qu’on entend rarement, leur mélancolie sédentaire.

D’infimes sonates au clair de brume. Nicolas Masson croit en des langueurs nerveuses; il a écouté Tim Berne et Dewey Redman. Son disque, Third Reel , que le producteur allemand Manfred Eicher a décidé de publier instantanément, semble revenir de loin. Il est le récit d’une route qu’on n’a pas besoin d’avoir traversée pour en connaître le goût. «Ce sont des miniatures, douces, sans trop de notes, que l’acoustique du studio nous a imposées.» Le parfait équilibre de la caresse et de la griffure, qu’on se réjouit de voir en scène.

Third Reel en concert. Je 21 mars, 20h30. AMR Jazz Festival, Genève. www.amr-genève.ch