portrait

Thoma Vuille, punk à chat

Avec Monsieur Chat, son double artistique, Thoma Vuille est en train de devenir l’une des grandes icônes du street art. L’histoire d’un Neuchâtelois démarrée dans la clandestinité et désormais célébrée dans le monde entier

Thoma Vuille est en retard, alors son agent fait gentiment la conversation. Cette discussion badine permet d’observer l’antre de l’artiste, une boutique reconvertie en atelier du côté du marché aux puces de Saint-Ouen, juste derrière le périphérique ceignant Paris. Sur le bureau, un joyeux fouillis de pinceaux, feutres, esquisses, canette de soda et, pendue de guingois au-dessus, telle une voile de bateau prête à ramener au port, une vieille carte scolaire de la «Suisse physique et agricole». Sur le reste des murs, le même chat jaune gambade d’un univers à l’autre, au gré des toiles, toutes dents dehors.

Comme le chat de Lewis Carroll, son sourire a beau être franc, l’ironie n’est pas loin. Enfin, son maître franchit la porte de l’atelier, bras chargés d’offrandes: le vinyle des morceaux qu’il a enregistrés avec un bassiste punk – car l’artiste chante aussi, adepte du free style et des paroles improvisées selon l’humeur – et un catalogue retraçant ses débuts. A peine assis, il l’ouvre à la première page pour montrer la photo d’une fillette fière du chat hilare et maladroit qu’elle vient de peindre. «Je vous la présente, tout part de là», énonce Thoma Vuille de sa voix douce comme des coussinets.

La «petite Pakistanaise»

Issu des Beaux-Arts, il pourrait égrainer les références pointues, il préfère renvoyer la genèse de son art à la «petite Pakistanaise», une enfant rencontrée alors qu’il animait un cours de dessin, au milieu des années 1990. «J’avais 20 ans, j’avais besoin d’un idéal. J’ai trouvé dans une petite fille qui s’approprie un dessin avec un peu de maladresse un bon étendard.» C’est avec celui-ci qu’il commence à semer, façon jeu de piste, «des sourires dans la ville». A l’époque, le street art émerge à peine, plein d’une «vitalité adolescente, comme le rock’n’roll», et la ville semble une «grande page blanche» plus excitante que les circuits officiels pour l’artiste.

Un artiste qui ne remet jamais en cause ses propres techniques n’est pas un artiste, mais un artisan. Je n’ai jamais idéalisé le mode de vie gangster de certains graffeurs

Thoma Vuille

«Les murs ont toujours servi à exprimer la puissance d’une idée, ou à faire de la propagande. En Suisse, on peut ainsi coller des affiches pour annoncer de nouvelles lois, les discuter, les contester. Dans le graffiti, il y a aussi le goût du risque et du défi physique, car il faut aller imprimer ses pièces dans des endroits inaccessibles, voire provoquer les autorités.» Mais Monsieur Chat, «bon petit Suisse», se lasse des gardes à vue et se rapproche d’associations culturelles pour trouver du béton plus accueillant. En 2004, son chat recouvre l’immense esplanade du Centre Pompidou, à Paris. En 2005, un tramway à Sarajevo. Amsterdam, New York, Hongkong, Dakar, Tokyo… De plus en plus de villes le réclament. S’il a vu le jour à Orléans, au milieu d’une Beauce désespérément plate, Thoma Vuille, lui, est né dans le canton de Neuchâtel, obligé de quitter ces beaux reliefs à 5 ans, dans le sillage de sa mère. Mais son père et ses grands-parents restés sur place lui permettent de revenir souvent au pays.

«Pour moi, la Suisse a toujours été ce pays magique où je venais en vacances, et où j’étais pourri gâté, car mon père me voyant peu se rattrapait. J’ai aussi un attachement profond à ma Sagne natale, qui est une vallée très pauvre, une tourbière. J’étais fasciné par l’histoire du château de Valangin et ses mythes guerriers.» Il porte aussi le nom d’une lignée qui se réunit depuis des temps immémoriaux pour honorer la généalogie Vuille. «Je crois qu’ils sont 3000, c’est un vrai clan, une sorte d’aristocratie paysanne qui m’a toujours offert une assise quand je souffrais d’un complexe d’infériorité alors que j’étais un provincial débarquant à Paris», confie ce fils de maçon et petit-fils de peintre plâtrier.

Les murs sont aussi une histoire de filiation. La Suisse commence à s’enticher de son art et il semble heureux, lui qui, féru d’histoire, peut raconter des heures l’épopée de la Confédération. Cet été, la résidence d’artistes Luxor Factory l’a invité à réaliser une fresque sur la façade d’un collège du Locle. L’an dernier, le Mamco lui a aussi offert son frontispice, et une expo vient de le mettre à l’honneur au musée POPA de Porrentruy. Représenté par la Galerie Bel-Air Fine Art, à Genève, il rêve d’Art Basel, «la Mecque de l’art contemporain». A ceux qui osent encore lui reprocher d’avoir lâché la rue pour l’establishment, il réplique: «Un artiste qui ne remet jamais en cause ses propres techniques n’est pas un artiste, mais un artisan. Je n’ai jamais idéalisé le mode de vie gangster de certains graffeurs, ni la grande tradition romantique de l’artiste qui ne prend de la valeur qu’une fois mort, parce qu’un marchand a récupéré son œuvre.»

«Rose»

Comme son art, Thoma Vuille a évolué. Désormais «entrepreneur», il collectionne du street art et loue son fonds à des municipalités. Il est aussi devenu père d’un garçon de 3 ans et d’une fille de 6, dont un dessin de chat signé «Rose» trône au milieu des œuvres paternelles. «Elle fait partie des jeunes artistes que je soutiens et elle va prendre de la valeur», sourit celui qui s’est entouré d’une petite équipe d’artistes qu’il aide à exposer et qui l’aide, «pour aller plus vite. J’ai toujours travaillé ainsi, avec ce besoin de me nourrir d’un petit groupe pour avoir des endroits de débat et de contestation. Des gens loyaux qui peuvent dire: t’es con.»

Avant de se quitter, il offre un dernier cadeau en dévoilant les œuvres qu’il s’apprête à envoyer au Musée d’art contemporain de Shanghai, puis au Seoul Arts Center Museum, dès janvier 2019. Sur les toiles immenses, des châtiments, des bestiaires, des détournements de scènes religieuses, des références à Matisse, Fernand Léger, Rodolphe Töpffer… Le chat jaune est toujours là, mais presque figurant de ce nouvel imaginaire fougueux. Il faut dire qu’après les toits, son maître est en train d’entrer dans les grands musées nationaux.


Profil

1977 Naissance à Boudry

1997 Premières apparitions de Monsieur Chat sur les murs d’Orléans, puis dans les villes alentour.

2000 Monsieur Chat part conquérir les toits de Paris.

2004 Le cinéaste Chris Marker lui rend hommage dans le documentaire «Chats perchés».

2014 Après avoir dessiné son chat sur le mur en travaux d’une station de métro parisienne, la RATP décide de l’attaquer en justice. Toute la culture est vent debout.

2017 Fresque pour le Mamco et chats disséminés dans Genève, à l’initiative de la Galerie Bel-Air Fine Art.


Nos portraits: pendant quelques mois, les portraits du «Temps» sont consacrés aux personnalités qui seront distinguées lors de l’édition 2019 du Forum des 100. Rendez-vous le 9 mai 2019.

 

Plus de contenu dans le dossier

Publicité