Futur Antérieur

Thomas Bernhard et le «C’est bizarre» de Patrick Modiano apprenant son Nobel

L’écrivain autrichien n’a pas reçu la récompense suprême, mais il a été couvert de récompenses littéraires de son vivant. Il leur a même consacré des textes où il détaille le mélange de culpabilité, de gêne et d’orgueil qui saisit l’homme couronné

Thomas Bernhard et le «C’est bizarre» de Modiano apprenant son Nobel

L’écrivain autrichien n’a pas reçu la récompense suprême, mais il a été couvert de récompenses littéraires de son vivant. Il leur a même consacré des textes où il détaille le mélange de culpabilité, de gêne et d’orgueil qui saisit l’homme couronné

«C’ est bizarre.» Les mots avec lesquels Patrick Modiano a accueilli la nouvelle de son Prix Nobel de littérature ont pu surprendre. Il ne faut pas forcément les mettre sur le compte de sa discrétion et de sa modestie légendaires. Car ce doit être en effet une expérience plutôt bizarre pour un écrivain qui, comme lui, a élaboré son œuvre à partir d’une histoire familiale extrêmement personnelle, de voir soudain celle-ci jetée au centre de l’attention universelle grâce au prix décerné par l’Académie de littérature la plus célèbre du monde. Belle marque de reconnaissance s’il en est, mais qui peut-être dépossède aussi celui qu’elle récompense de quelque chose de mille fois plus précieux qu’un prix: moins de sa création proprement dite que de son foyer le plus intime. Il est donc assez compréhensible que Modiano se soit déclaré curieux de connaître les raisons de sa promotion, avec un peu de la gravité ­anxieuse dont on scrute les attendus d’une décision de justice. Pourquoi lui, et pas un autre?

Vus sous cet angle, les prix littéraires ont bien quelque chose d’absurde, de gratuit, voire d’involontairement violent. Comme une machine promotionnelle qui doit trouver son aliment dans les listes d’auteurs dont on la nourrit à intervalles réguliers. L’écrivain se voit ainsi imposer un jeu pervers, avec lequel il est obligé de composer, d’une façon ou d’une autre. Ce qui ne va pas toujours de soi. Thomas Bernhard est mort avant d’avoir pu se voir attribuer le Prix Nobel. Mais il a par contre collectionné les récompenses littéraires de son vivant, une douzaine pour être exact, du Prix Julius-Campe de 1964 au Médicis étranger de ses derniers mois d’existence. Au point de décider d’en tirer un recueil de nouvelles (publication posthume) qui racontent les plus marquants d’entre eux comme autant de petits aperçus autobiographiques sur les à-côtés d’une existence d’écrivain.

Il va sans dire que cette avalanche de prix a suscité en lui des sentiments contradictoires. D’abord, la fierté du débutant d’être reconnu, puis l’humiliation toujours plus grande de se retrouver embrigadé par des institutions qui très souvent se fichent superbement de ce qu’il a écrit. Comme lors de cet épisode d’une valeur hautement symbolique, où le ministre autrichien chargé de lui remettre un prix s’est trompé sur le sujet de ses livres puis l’a présenté au public comme un écrivain étranger. Ce genre d’honneurs finit vite par faire l’effet d’insultes en bonne et due forme. Mais il n’est pas facile, quand on vit de son œuvre, de renoncer aux sommes d’argent à la clé. D’où une révolte sourde, mêlée de culpabilité, qui va rendre la situation intenable et pousser l’écrivain à ­renoncer finalement aux distinctions – du moins dans l’espace germanophone.

Thomas Bernhard n’a pas seulement contre-attaqué en réécrivant ses «prix» littéraires. C’est dans un de ses textes majeurs, Le Neveu de Wittgenstein, qu’il a exprimé de manière plus aiguë encore le conflit qu’ils ouvraient en lui, peut-être pour l’exorciser. Le récit de quelques remises de prix y trouve place. Juxtaposée à eux, l’amitié profonde qui a uni l’auteur au neveu de Ludwig ­Wittgenstein prend des allures conjuratoires: lui qui l’a libéré à jamais des tentations de la mondanité littéraire, et dont le drame intime fut de ne pas réussir à transporter à l’intérieur d’une œuvre la générosité de son esprit, n’est-il pas ce double impossible qui défend ce que l’écrivain n’est plus, et sur qui repose pudiquement la part secrète d’une œuvre que les reconnaissances officielles ne parviendront pas à lui arracher? A croire que les jurés du Nobel l’ont décidément fait exprès.

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Thomas Bernhard

«Le Neveu de Wittgenstein»

Trad. Jean-Claude Hémery, Gallimard, 1985

«J’ai toujours ressenti ces remises de prix comme la pire humiliation qu’on puisse imaginer, et pas comme un honneur. Car un prix est toujours décerné par des gens incompétents qui veulent vous chier sur la tête, et qui vous chient copieusement sur la tête quand on accepte leur prix en mains propres. Et c’est à bon droit qu’ils vous chient sur la tête, parce qu’on a été assez abject et assez méprisable pour accepter qu’ils vous remettent leur prix. Il n’y a que dans la plus extrême détresse, et menacé dans sa vie et dans ses conditions d’existence, et encore, jusqu’à quarante ans seulement, que l’on a le droit d’accepter un prix assorti d’une somme d’argent, ou même n’importe quel prix ou distinction honorifique»
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