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Entretiens

Thomas Bernhard, le hibou qui refuse de se taire

Dans «Sur les traces de la vérité» qui réunit discours, entretiens, et lettres ouvertes, transparait encore et toujours l’irrépressible envie d’écrire qui tenaillait l’écrivain autrichien. Simultanément, paraît aussi «Goethe se meurt», quatre petits textes parus dans des journaux et jusqu’ici inédits en français

Un hibou, au fond du bois, qui refuse de se taire. Ainsi se voyait Thomas Bernhard

Dans «Sur les traces de la vérité», qui réunit discours, entretiens et lettres ouvertes, transparaît encore et toujours l’irrépressible envie d’écrire qui tenaillait l’écrivain autrichien. Simultanément paraît aussi «Goethe se mheurt», quatre petits textes parus dans des journaux et jusqu’ici inédits en français

Genre: Discours et Entretiens
Qui ? Thomas Bernhard
Titre: Sur les traces de la vérité
Discours, lettres, entretiens, articles Sous la direction de Wolfram Bayer, Raimund Fellinger et Martin Huber Trad. de l’allemand par Daniel Mirsky
Chez qui ? Gallimard, 406 p.

Genre: Récits
Titre: Goethe se mheurt
Trad. de l’allemand par Daniel Mirsky
Chez qui ? Gallimard, 120 p.

Depuis le décès prématuré de Thomas Bernhard en 1989, l’éditeur Gallimard, pour la traduction française, n’a cessé de republier des textes du grand auteur autrichien. Ainsi après diverses rééditions, les lecteurs français découvraient en 2010 l’inédit et ironique Mes Prix littéraires, un recueil de textes sur les institutions littéraires avant tout autrichiennes et les parodies de remises de prix qu’elles ont imposées à l’auteur le plus bougon du pays. Après avoir joué le jeu quelque temps sans s’empêcher de «cracher dans la soupe», comme il le confesse, Thomas Bernhard finira par refuser catégoriquement toute distinction.

De ce refus de participer à la comédie littéraire, il en est aussi question dans Sur les traces de la vérité dans lequel se trouvent rassemblés trente-cinq ans de discours, d’entretiens, de lettres ouvertes ou personnelles. De ça et de nombreux autres thèmes propres à l’auteur: la mort, rôdant toujours, les autres, souvent méprisés, les liens avec son pays, l’Autriche, résolument honni. De théâtre, aussi, de mises en scène et beaucoup, beaucoup d’écriture.

Car par-dessus toute la colère, le cynisme, la virulence des critiques acerbes adressées tous azimuts, il est question dans ce recueil du «désir irrépressible d’écrire» qui tenaillait l’écrivain et de «sa passion du langage» qui était pour lui une manière de «dire oui à la vie», malgré l’absurdité de l’existence.

On ne se lasse pas de lire ces petits textes, écrits de 1954 à 1989 et classés par ordre chronologique. De l’hommage à Rimbaud rendu par le tout jeune écrivain aux récriminations répétées contre le mauvais traitement que lui inflige l’Autriche et qui le poussera à exiger de son éditeur allemand de ne plus distribuer aucun de ses écrits dans le pays. De bout en bout, on est frappé par la grande continuité et l’extrême clarté de la pensée de l’écrivain. Déjà exceptionnellement sûr de lui à 23 ans, il n’a rien perdu trente ans plus tard de l’insolence vindicative si caractéristique de sa plume.

C’est que la colère et le désespoir sont les moteurs de son écriture, explique dans un entretien celui qui «écrit avant tout pour provoquer». Ailleurs, Thomas Bern­hard se décrit lui-même comme le «petit hibou qui refuse de se taire».

«La forêt est grande, l’obscurité aussi. Mais parfois, au fond du bois il y a ce petit hibou qui refuse de se taire. Je ne suis rien de plus. Et d’ailleurs c’est tout ce que j’ambitionne d’être.»

L’appendice en fin de recueil apporte, en replaçant les textes dans leur contexte de publication, un regard plus nuancé sur la «vérité» proclamée par l’écrivain. Les interlocuteurs de Bernhard ont un droit de réponse inédit, et l’on se prend, à lire celles-ci, à déceler dans la complainte de l’auteur un peu de la mauvaise foi dont il aime affubler ses personnages.

Que l’on connaisse les écrits de Thomas Bernhard, ou que l’on ait la chance de pouvoir les découvrir encore, la lecture de ces «textes publics» est précieuse. Elle présente un homme honnête dans ses grognements, dresse le portrait d’un écrivain assidu, voire acharné pour qui l’écriture était à la fois une lutte amère et une quête avide: de vérité – de vie aussi, comme il s’en ouvre de manière très intime.

De quoi donner l’envie et le courage de s’atteler à la lecture de ses livres, parfois jugés difficiles d’accès. L’écriture tortueuse rend la progression laborieuse, ses textes – pour une grande part des monologues – sont des litanies de personnages souffreteux, enfermés et hésitants, qui érigent la méchanceté et la mauvaise foi en remparts contre leur faiblesse. De fait, les textes tournent sur eux-mêmes, l’intrigue est pour ainsi dire nulle, les actions sont relatées par le narrateur qui «dit», «pense», «raconte» une phrase répétée plusieurs fois avec d’infimes variations et précisions, qui sont comme autant de mouvements musicaux d’une phrase. L’écrivain, ne l’oublions pas, voulait être chanteur d’opéra avant qu’une grave infection aux poumons ne l’oblige à y renoncer. Toujours le souffle lui manquera, ce qui ne l’empêchera pas d’en mettre dans ses phrases, qu’il prétend composer comme une partition, avec des mots qu’il traite comme des notes.

Une aubaine donc, que cet autre recueil, Goethe se mheurt, comprenant quatre textes parus dans des journaux et des revues entre 1982 et 1984 et jusqu’alors inédits en français, publié simultanément aux textes publics par Gallimard. Quatre textes que Thomas Bernhard avait lui-même souhaité voir réunis en un volume et dans lesquels s’expriment les détestations coutumières de l’auteur, le dégoût voire la haine de la famille et de son pays et les institutions littéraires. Avec humour, dans le récit qui donne son titre au recueil, il s’en prend au monument littéraire qu’est Goethe, le présentant amoindri sur son lit de mort, obnubilé par le désir d’avoir un entretien avec Wittgenstein pour parler avec lui du doutant et du non-doutant. Bernhard, avec malice, fait dire au grand auteur qu’il est «le tétaniseur de la littérature allemande». Selon les disciples entourant Goethe dans ses derniers jours, et dont semble faire partie le narrateur, le grand écrivain n’aurait point dit «Mehr Licht!» en expirant, mais se serait exclamé «Mehr nicht!» Une supposition – très heureusement rendue par le traducteur Daniel Mirsky par un jeu sur les sonorités françaises; Goethe n’aurait pas dit «Clarté grandiose!» mais «J’en ai ma dose!» – qui valait déjà à l’un des personnages de L’Imitateur (1978 [1981 pour la traduction française]) l’internement dans un asile de fous – ce qui pour Bernhard était sans doute loin d’être le pire des lieux de ­retraite.

«Vous m’avez demandé quel regard je portais sur moi-même, dit Bernhard à l’approche de la cinquantaine. La seule réponse que je puisse vous faire, c’est que je regarde le fou en moi. Alors ça va.»

Dans le deuxième texte du recueil, on retrouve une figure littéraire, admirée sans fard celle-ci, Montaigne, le philosophe, que le narrateur, persécuté par sa famille qu’il ne peut quitter, lit, sans lire, dans sa tour.

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Thomas Bernhard

«Sur les traces de la vérité»

«On remplit soi-même le vide. Je le remplis avec des phrases. J’essaie d’avoir des pensées et les pensées deviennent des phrases quand j’ai de la chance, et alors je peux exister – peut-être»
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