C'est le meilleur des antidépresseurs. Un euphorisant méchant. Une merveille de jeu dangereux. Tout est calme (Maître) de l'Autrichien Thomas Bernhard, relu par le collectif flamand Tg Stan, a la violence libératrice d'un coup de sabot pointu dans l'arrière-train vaniteux de tous les petits maîtres de la terre. C'est dire si le public rit au Théâtre Saint-Gervais à Genève, devant l'aisance formidablement roublarde de Damiaan De Schrijver, Sara de Roo, Jolente de Keersmaeker et Kuno Bakker. Ces quatre-là méritent qu'on les remercie chaque soir debout pour la leçon de théâtre en liberté qu'ils nous offrent.

Le passage de Tg Stan par la maison chère à Philippe Macasdar enfiévrait d'avance. La troupe belge basée à Anvers a une force d'attraction qui en impose depuis dix ans. Sa philosophie? Lecture en bande d'abord d'une pièce, deux mois autour d'une table pour ne plus chinoiser ensuite sur le plateau. Puis passage à l'acte le soir de la première. On se lance ainsi à l'aveugle au Tg Stan, comme une équipe de football ayant patiemment intériorisé sa tactique au vestiaire. Cette bande revendique d'ailleurs un droit: celui de mal faire, parce que cela arrive; celui de se passer de metteur en scène aussi.

Goût du contact

Pas de méprise toutefois: Tout est calme (Maître), créé d'abord en flamand, puis repris en français, tourne depuis 1999. Aisance donc. Mais sans assurance vie. Goût du contact surtout. D'emblée sur scène, on comprend que tout viendra des ailes. C'est que le centre est bouché: dans la pénombre, un mobilier rutilant s'y entasse. La culture en gros bloc si on veut. De part et d'autre, chacune dans un fauteuil, il y a l'épouse d'un écrivain confit dans sa gloire, jouée par Sara de Roo, formidable dans le sadisme dégingandé, et une étudiante effarée (Jolente de Keersmaeker). Les vagues du Tannhäuser de Wagner submergent la salle. C'est l'aube. Les préliminaires avant la déculottée.

Le maître des lettres arrive, dans une combinaison blanche d'apiculteur. Il vient d'achever sa Tétralogie. Il a ici la carrure colossale et le crâne glabre de Damiaan De Schrijver. Cet acteur a du poids et du génie. Il cultive l'art de la reprise en direct, lorsqu'un mot vient à manquer, secondé par Kuno Bakker, parfait en ange gardien. Mieux, Damiaan De Schrijver prête son 1 mètre 95 bonhomme à la monstrueuse vanité de son personnage. Il faut le voir se gaver de Goethe, entre deux sushis. Avant de le recracher dans un postillon «hénaurme». C'est un geyser. Une grande bouffe aussi assassine que cathartique. Et on sort de cette exécution plus rebelle que jamais.

Tout est calme (Maître). Théâtre Saint-Gervais, rue du Temple 5, Genève. Loc. 022/908 20 20. Jusqu'au 10 avril.